samedi 5 janvier 2019

Les Ravisseurs - par Jérémy Gouty






    J’ignore qui je suis, et depuis longtemps j’ai oublié mes parents. J’ai été enlevé il y a si longtemps que je n’ai aucun souvenir antérieur à mon enlèvement. Je ne sais pas pourquoi j’ai été enlevé ; à l’origine, mes ravisseurs cherchaient à obtenir une rançon, ce qui m’a souvent fait supposer que j’étais un fils de prince ou l’héritier d’une grande fortune. Mais ces spéculations n’occupent plus mon esprit depuis des lustres.

Pendant les quinze premières années de ma vie de prisonnier, j’ai été surveillé très étroitement. Puis on m’a laissé libre d’aller et venir ; mais alors je ne songeais plus à m’enfuir. J’avais l’impression d’avoir toujours vécu dans cette masure au milieu de l’immense forêt colombienne ; je ne connaissais rien d’autre, Emilio et Ivan étaient mes seuls amis et si je puis dire ma seule famille. J’ai pris l’habitude d’errer dans les bois et même de rendre visite aux habitants du village ; j’échangeais parfois une œillade avec la fille du chef, une brune sans nom à qui je n’adressais jamais la parole ; mais comment aurais-je pu songer à quitter Ivan, et à le laisser seul avec Emilio ?

Il m’eût été facile de soudoyer les marchands qui viennent si souvent au village pour échanger de l’alcool contre des peaux ; ces hommes eussent vendu leur mère pour une poignée de pesetas, et accepter de nous prendre dans leur pick-up la brune et moi pour nous mener jusqu’à la frontière était fort peu de chose. Ivan me laissait toujours quelque monnaie, sa confiance n’avait plus aucune borne ; la brune m’aimait, j’ignorais tout des femmes mais je pouvais le lire dans ses regards aussi sûrement que dans un livre… Hélas ! des liens invisibles m’attachaient à Ivan ainsi qu’à Emilio. 

  
 ****
 
Emilio a toujours été rogue et brutal. Je n’avais pas intérêt à désobéir ou à essayer de m’échapper quand j’étais jeune et faible ; sa pesante main brune s’abattit sur moi bien souvent. Ivan m’a sauvé la peau à maintes reprises. J’avais peur d’Emilio, et je crois bien que je l’admirais. Ses épaules carrées, son corps plus large que haut et dur comme une brique, la barbe noire qui entourait son visage lourd me semblaient uniques en leur genre, et je rêvais de lui ressembler tout en le haïssant. Je le revois faisant la tambouille dans une marmite de cuivre au-dessus du réchaud à gaz, vêtu de son tricot de corps jauni par le temps, son énorme patte remuant la cuillère de bois ; nul ne savait comme lui assaisonner les haricots rouges. Son visage était si sérieux quand il ajoutait, magistral, une pincée de poivre vert ou quelques herbes sauvages dans la marmite ; déjà quelques fils blancs se mêlaient aux poils de son menton, ses joues mates et rebondies, quoique velues, rappelaient l’enfant qu’il avait été, et ses cheveux crépus ressemblaient à ceux d’un Maure. J’aurais tant  aimé qu’il m’apprenne à chasser, et à pêcher, et à rouler des cigarettes comme lui ! Mais il gardait ses secrets, et laissait à Ivan le soin de m’instruire.

Aussi surprenant que ça puisse paraître, j’ai tout appris de mes ravisseurs ; j’étais ignorant comme un nouveau-né quand ils se sont emparé de moi. Emilio partait chasser, ou bien il se rendait au village ; il y entretenait des liaisons, et il demeurait loin de la cabane durant des journées entières, sinon pendant des semaines ; je restais seul avec Ivan, et celui-ci m’apprit à lire, à écrire et surtout à jouer de l’accordéon, pour tuer le temps. Nous chantions, Ivan écrivait des vers qu’il mettait en musique lui-même ; souvent il me répétait que ma captivité aurait une fin, que je reverrais mes parents et mon pays natal. Ses yeux étaient doux et noirs, mais animés parfois d’une étrange lueur ; son long visage presque blanc comme neige contrastait avec ses cheveux noirs un peu épais. Ivan avait la figure d’un poète et l’âme d’une infirmière. Ivan était fou, je le sais aujourd’hui, mais je l’aimais.





Je ne me souviens pas avoir pleuré, ni réclamé ma mère, du reste je ne me souviens de rien, ou plutôt de presque rien. De vagues images me reviennent parfois : celle d’un homme s’amusant à faire claquer sa joue avec son pouce en face de moi, dans un appartement confortable ; les lumières sont allumées, la pièce est remplie de monde ; cet homme devait être mon grand-père : assis dans un fauteuil il me dominait encore d’une tête bien que je fusse debout. Il faisait chaud et les invités allaient partir. Je revois cet homme s’éloigner dans la rue en faisant mine de me tirer dessus avec son parapluie qu’il épaulait comme une carabine. Du porche, je répliquais en braquant sur lui un index rageur qui me tenait lieu de pistolet : « Pan ! Pan ! » postillonnais-je.  La nuit tombait, les lampadaires déjà s’allumaient. Ma mère a ensuite essuyé mon maquillage de clown, c’était la fête et je devais avoir quatre ans. A moins que ce ne fût la bonne, ou quelqu’un d’autre ? En tout cas elle m’a embrassé puis elle a bordé mon lit, avant d’éteindre la lumière. Cette femme était brune et plus si jeune que ça. Ce sont des images fugaces, aussi floues et imprécises que les souvenirs d’un songe au réveil. Je ne pourrais même pas affirmer que tout ceci a vraiment existé.

Le premier souvenir bien net que je puisse raconter, le plus ancien de ma vie, le voici : j’ai six ans ; je suis parfaitement aveugle, une main étrangère me conduit ; puis on retire le bandeau qui cache mes yeux et je découvre les murs de bois de la cabane d’Ivan et d’Emilio. Une paire de mains blanches plie le bandeau et le range dans un tiroir. Je ne pleure pas. Ces mains appartiennent à Ivan, immense dans son imperméable vert. Emilio et Ivan me semblent être deux géants.

Je n’ai alors aucune intimité, aucune liberté. Les murs de la cabane m’entourent de l’aube jusqu’au soir, et de la nuit jusqu’à l’aurore. Je vis sous la constante menace des yeux noirs d’Emilio ; où que je dirige mes regards ils rencontrent ses prunelles, sombres et mobiles comme celles d’un fauve ou d’un rapace aux aguets. Ivan est plus discret, jamais il ne me terrifie ; mais sa surveillance est plus jalouse encore, son emprise plus profonde et plus indéracinable. Emilio et Ivan ne m’ont jamais enchainé, mais ils ne me lâchaient pas d’une semelle. Je n’étais pas même seul quand je m’asseyais sur le seau en plastique entouré de mouches bleues derrière la maison ; Ivan restait toujours près de moi et ne me quittait pas des yeux un seul instant.

Pourquoi m’avaient-ils enlevé ? J’ai beau me le demander, encore et encore, je ne le sais pas. Ils ont longtemps attendu la rançon ; elle devait arriver d’un jour à l’autre, du moins l’affirmaient-ils. Bizarrement je me rappelle avec précision le matin qui suivit ma toute première nuit dans la cabane. Je quittais à peine le lit de camp où j’avais dormi profondément, Ivan me tendit une assiette remplie de flocon d’avoine bouilli et une cuillère en bois. Mes paupières étaient lourdes encore ; je ne finis pas mon assiette et j’entrepris de faire quelques pas sur le parquet tout en regardant autour de moi, sous la surveillance d’Ivan qui allumait calmement une cigarette. Emilio venait de faire sa toilette et s’essuyait le torse avec une serviette au-dessus d’une cuvette en plastique. Il me paraissait d’une stature prodigieuse. Sa barbe et le blanc de ses yeux, parcouru de veines écarlates, me stupéfiaient. Dans mon ignorance, je me demandais si des poils poussaient ainsi sur le visage de chaque homme ; les rudes bajoues d’Emilio disparaissaient sous cette sombre végétation comme un vieux mur sous du lierre.

« Pourquoi suis-je ici, avec ces deux personnes ? » me demandais-je obstinément. « Comment suis-je arrivé là ? » Ignorant tout de l’Europe et de ses grandes villes parsemées de monuments, je n’avais jamais vu un autobus et ne soupçonnais guère la vie que j’aurais pu mener dans mon pays natal, assis dans une salle de classe et entouré d’enfants de mon âge, ou bien tenant la main gantée d’une femme élégante qui m’eût conduit sur les boulevards en s’attardant devant les vitrines des magasins ; je croyais être né ici, dans cette forêt vierge et sauvage comme une vieille fille négligée à l’immense chevelure de feuilles. Mais je m’étonnais en silence de voir toujours Ivan et toujours Emilio ; l’humanité se résumait pour moi à deux figures, l’une longue et imberbe, l’autre large et broussailleuse. Il me semblait que le destin capricieux eût pu choisir de me faire vivre en compagnie de créatures bien différentes.  

Parfois Ivan prenait ma main et nous allions nous promener. Ivan fumait ou sifflait ; glissant deux doigts entre ses lèvres il singeait le cri du toucan pour me divertir. Les arbres hauts comme des tours nous entouraient, un toit de feuilles masquant le ciel, très loin au-dessus de nos têtes, au ras du soleil et des nuages ; cette immense voûte végétale s’appelait canopée, d’après Ivan. La forêt était ma cité, les singes et les oiseaux mes seuls compatriotes ; l’existence des Indigènes qui vivaient non loin d’ici m’était alors inconnue : les quelques miles qui me séparaient de leurs baraquements représentaient l’infini pour mes jambes de garçonnet. Jamais je n’eus peur de mourir, je craignais de lâcher la main d’Ivan et c’était tout.

Mes ravisseurs eussent pu à tout moment se débarrasser de moi ; j’étais à leur merci : ma vie dépendait de leurs caprices comme celles des païens dépendait naguère de leurs divinités irascibles. Emilio aurait pu fendre mon crâne comme une pastèque sans le moindre effort, et balancer mon jeune corps dans les herbes sauvages, mes restes confondus avec l’humus n’auraient jamais été retrouvés. Mais Ivan ne l’eût pas permis.  Quand Emilio levait sur moi son immense patte velue comme celle d’un ours, Ivan arrêtait son bras et disait :

« Il faut prendre soin de cet enfant. La rançon viendra un jour. Que diraient ses parents s’il leur revenait en mauvais état ? »

Le robuste Emilio baissait les yeux en jurant, il obéissait au frêle Ivan qui se dressait comme un rempart entre l’enfant que j’étais et sa colère. Il bougonnait et s’asseyait pesamment sur un tabouret, avant de remplir sa tasse d’eau de vie et de la vider d’une seule traite.

Les jours se passaient de la sorte ; je ne connaissais du monde que deux visages, celui, aimant et sévère, d’Ivan, celui, sauvage et obtus d’Emilio.

Mais il n’en fut pas toujours ainsi. En vérité, un troisième homme vint nous rejoindre dans la cabane une semaine environ après mon arrivée. Tout me laisse croire qu’il avait pris une part plus qu’active dans mon enlèvement. Le nom de cet homme, je l’ai oublié. Il avait des cheveux blonds et frisés, une figure maigre et sardonique ; il se promenait en maillot de corps à bretelles toute la journée, ricanant et buvant de la bière. Ivan semblait faire grand cas de lui et de ses opinions ; mais un jour les deux hommes se mirent à se  quereller violemment. Je ne sais plus de quoi il était question ; ils s’exprimaient en espagnol et leurs disputes portaient à n’en pas douter sur des sujets qu’un enfant était loin de pouvoir comprendre. Ivan s’irritait, gesticulant avec passion, puis s’isolait, meurtri, dans un coin de la cabane, cependant que son ami aux cheveux frisés aboyait des sarcasmes, tout en continuant à siroter ses bouteilles de bière  - quoi qu’il arrivât, du matin au soir il tétait obstinément ces flacons vert pomme qui le faisaient rire et roter avec bruit. Emilio ne pipait mot ; assis sur un tabouret, menaçant, immobile comme un rocher, sa dure bedaine reposant sur ses cuisses de sanglier, il surveillait les deux hommes du coin de l’œil. On ne voyait bouger que ses prunelles, sous les énormes sourcils noirs. Le frisé a disparu quand j’avais sept ans, du jour au lendemain on ne l’a plus revu. Possible qu’Emilio l’ait enterré quelque part dans la forêt. Après sa disparition je n’entendis plus jamais parler de lui, il était quasiment devenu un secret de famille.

Emilio, Ivan et moi restâmes pour toujours les seuls habitants de la cahute. Presque tous les jours, Emilio s’en allait par les bois tirer les singes et les grands oiseaux, quand il ne partait pas au village faire du troc ; Ivan, plus casanier, quittait rarement la cabane qu’il s’efforçait de garder propre et convenable, tout en me surveillant activement.

Un matin, Ivan sortit un livre d’un des tiroirs de la commode vermoulue qui, avec nos grabats et une table bancale constituait l’ameublement de l’unique pièce où nous vivions. La couverture de ce livre montrait un petit garçon bien habillé, souriant sous un pommier en fleurs. Je ne savais alors que regarder les images. Ivan me laissa feuilleter ce maigre ouvrage ; je découvris des scènes champêtres ou bon enfant, cochons et bœufs paissant près d’une étable, mais aussi gamins regroupés dans une classe autour d’un maître leur désignant un tableau noir. Ces images surmontaient, sur chacune des pages, une série de phrases et de mots dont certaines syllabes étaient soulignées d’un trait noir.

« Il est grand temps pour toi d’apprendre à lire, me dit Ivan.

- Emilio trouverait cela inutile, observai-je.

- Emilio est un âne, répliqua Ivan. Nous sommes responsables de toi. Que diraient tes parents si tu leur revenais ignorant et stupide ? Ils ne voudraient pas de toi et nous ne toucherions jamais de rançon, personne ne donnerait une seule pesette pour récupérer un sauvageon analphabète. »

Ivan m’apprit donc à lire ; ce fut long et fastidieux mais j’en garde un bon souvenir. Il me montra aussi comment tracer de belles lettres, écriture cursive et majuscules à l’ancienne. Les feuilles s’entassaient dans la cabane, couvertes de mes essais malhabiles ; elles volaient partout et jonchaient le sol de planches. Ivan était aussi patient qu’un ange. Emilio ne pouvait se retenir d’hausser les épaules quand, s’en revenant de la chasse ou du village, il nous trouvait tous deux assis devant la table, penchés au-dessus du papier, l’esprit si absorbé que nous levions à peine les yeux sur lui.

Ivan ne me fit jamais travailler avec la régularité d’un professeur. Au début nous étudiâmes chaque matin, tant que faire se put, puis les leçons s’espacèrent. Les semaines, les mois et les années passant, Ivan ne me fit quasiment plus étudier, à moins que la fantaisie l’en prît. De temps à autre il me recommandait la lecture d’un des livres contenus dans la misérable bibliothèque regroupée par Emilio et lui dans cette maison au cœur de la jungle ; il y avait là un peu de tout, et notamment des ouvrages sur la pêche et des romans à l’eau de rose, sur lesquels Ivan crachait ; ils appartenaient à Emilio, contrairement à la poignée de classiques dont Ivan faisait si grand cas. Que lus-je ainsi ? Les Frères Karamazov, Les Trois mousquetaires

Ivan avait l’âme d’un artiste plus que d’un maître d’école. Il était fantasque et versatile. La seule chose qui lui tînt à cœur était l’apprentissage de la musique. Jamais il ne ménagea ses efforts pour me faire progresser, il était inflexible. A quinze ans je jouais des mélodies de sa composition sur un accordéon diatonique ; ou bien il chantait, et je l’accompagnais en pinçant une guitare triangulaire qu’il avait portée avec lui des steppes de son lointain pays jusque dans cette forêt humide. Je me mis moi aussi à écrire des chansons ; Ivan m’encourageait ; je n’arrivais pas à sa hauteur, bien entendu, mais il louait mon petit talent, et j’avais un joli filet de voix. 

(A SUIVRE...)

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