vendredi 25 janvier 2019

Les auteurs qui écrivent dans Les Caprices de la femme en rouge - liste non exhaustive


BARBARA BIGOT-FRIEDEN

Poétesse, définit ainsi son émotion du jour :
Le soulier.
J’ai fait tomber nos cœurs dans un soulier
Chaussés de petits pas je les entends trotter
-tip-tap-tip-tap-
sur la moquette poudrée du sel
de nos derniers émois 


EMA DUBOTZ


Ema DuBotz compose. Entre textes, mouvements, scènes, sons. Ecrire c'est autant tracer que dire, façonner un contexte, occuper l'espace. Les mots comme des déclencheurs du mouvement, en lien, en réponse, en écho. Écrire le mouvement. Faire. Défaire. Refaire différemment. Créer des ruptures. Et puis y revenir. Avec précision. Avec lenteur. Laisser les mots résonner, jouer ensemble. Tisser. Articuler. Écrire c'est aussi produire des sons. Le mot matière, la matière musicale, la texture, le son. Écrire la partition des mots. Dire à haute voix ou pour soi, ponctuer les silences, répéter, s'arrêter, reprendre, varier. Réécrire un langage qui n'a pas de frontière. 

ALAIN DUMAS-NOËL
Né en Picardie, grandi en région parisienne, Parisien depuis x temps.
Actuellement journaliste. Ecriveur de toujours, des rédactions de l'école aux dissertations puis au journalisme, et - en parallèle - encore et encore l'écriture. Auteur de théâtre, de nouvelles (notamment noires) et de roman (notamment policiers) ainsi que de sketches et de chansons. D'abord intéressé à raconter des histoires, et à regarder les choses avec ironie et empathie.


JO GALETAS


Jo Galetas : nom masculin  Ni un homme, ni un personnage, ou peut-être les deux à la fois. Ecrit comme il respire, depuis sa conception, et prête souvent plus attention à la forme qu’au fond. Dit parfois qu’il n’a rien vécu mais tout imaginé, rien à dire mais tout à créer. N’aime pas le maquillage ni le vernis, sauf sur les clowns et les rock stars.  D’après de récents témoignages, on aurait aperçu un spécimen dans l’ouest de la France. adj galetasien, galetasienne


JEREMY GOUTY
Ecrivain, peintre, dessinateur. Né à Paris. Vit à Quimper, Bretagne. Publie en 2018 le roman Liliane et Rosario (éditions L’Harmattan). « Pourquoi écrivez-vous ? m’a-t-on demandé un jour. J’écris… uniquement pour écrire ! L’écriture est l’activité qui m’absorbe le plus entièrement. Je crois d’ailleurs que la littérature commence quand vos fantasmes, vos souvenirs, vos émotions, deviennent une simple matière, dont vous vous servez pour faire un roman, ou un poème… Vous vous trouvez dans un état d’esprit vraiment « littéraire » si vous êtes capable de raconter un mauvais souvenir, une raclée que vous a donné votre père, par exemple, ou un rival que vous détestiez, qui vous a, de plus, soufflé votre petite amie, sans ressentir d’autre émotion que l’embarras de ne pas trouver le bon adjectif. »


IGOR MOURET
Peintre, poète, décorateur, Igor Mouret vit en Bretagne, près de Pont-Aven. Très marqué par la poésie extrême-orientale, il choisit de s'exprimer par des textes brefs, concis, presque enfantins, proches du haïku, témoignant d'une incessante recherche de sérénité. Ses poèmes, tantôt mystiques, tantôt introspectifs, répondent à sa peinture que motive une même soif de spiritualité, de retour aux sources de l'être.

 
GRACIE DE LA NEF
La toute petite dame (tout lien avec l’œuvre de Byron Barton étant absolument volontaire)
Au siècle dernier, elle s’était scellée aux bancs de la faculté de lettres ; espérant partager là son amour des mots et de la poésie. Un amour tel qu’il l’avait toute façonnée. Un jour d’avril, pourtant, elle s’était envolée sans crier gare ; afin de ressentir plus fortement ; plus follement peut-être, les éclats de la vie. Elle apprit à transmettre autrement … le temps qui passe apporte surprises et  richesses . Et puis, un matin, alors qu’elle préparait ses « racontines » ; valises à histoires,  comptines,  poésies et autres rêves – qu’elle présentait au plus merveilleux et plus sévère des publics : bambins babillant, bavant, brandillant; bredouillant sans ambages,  exaltation ou excès d’ennui – elle passa devant un vieux cartable de cuir qui abritait des carnets presque oubliés… Ils contenaient une soixantaine de poèmes maintenus au secret... Il était temps de ranger les valises ; arrêter de fuir, affûter les mines, et (dé)livrer ce qui désespérait de l’être. Depuis : naissance de  L’Antre-vie et Micro-mytho-logique  (recueils non édités) 

SANDRINE SCOARNEC
 Née à Quimper, Bretagne, où elle vit. Ecrit son Journal presque chaque jour, occasionnellement des nouvelles. L’écriture est pour elle le moyen de faire sortir les émotions et les sentiments les plus cachés – les seuls qui comptent-, un remède contre l’angoisse et le silence. Une clé pour s’ouvrir au monde et à elle-même. Est-ce un hasard ? Parmi les Classiques, un des auteurs qui la bouleversent le plus est Kafka, l’homme qui fendait, et fend toujours, à coups de hache, la mer gelée en nous.


FRANÇOISE URBAN-MENNINGER
Je suis la femme de pluie, qui jamais ne s’ennuie/Je suis la femme de neige qui fond dans sa robe grège/ Je suis la femme de brume qui décroche la lune/ Je suis la femme en rouge qui danse au fond d’un bouge/mais je suis aussi la femme orage qui met le feu entre deux pages/pour libérer son cri qui traverse l’infini.
Quelques publications : La Belle Dame, Les heures bleues, Le jour du muguet (nouvelles chez Editinter), Chair de mémoire, de l’autre côté des mots, La Draperie des jours, Lignes d’eau, Le Temps immobile (poèmes chez Editinter), Dimension jardins (anthologie de nouvelles de 24 auteurs réunis par Françoise Urban-Menninger chez Rivière Blanche).
Critique littéraire sur le site Exigence : Littérature.









dimanche 20 janvier 2019

Les Plaintes du Minotaure - poème de Jérémy Gouty


 












Minotaure souffre bien de sa double nature.
N’étant pas décidé à mourir pour autant,
Il refuse de tenter la funeste aventure
Que lui conseillent de très nombreux charlatans. 

D’après les magiciens et selon les psychiatres
Gonflés de phrases vides, gorgés d’émoluments
Minotaure échapperait enfin aux tourments
Dont il hérita de sa cruelle marâtre

En laissant l’insipide Thésée s’emparer
De sa plus belle corne à la pointe acérée
Pour la lui enfoncer dans son cœur tout bruissant
De colères et laver sa folie dans son sang.

Retranché, seul et grave, dans son vieux labyrinthe
Minotaure est pensif ; il arrive d’ailleurs 
Qu’il sanglote en songeant à ces gens qui éreintent 
Sans pitié un pauvre homme dont ils savent les pleurs ! 

- Car oui, je suis un homme, dit-il, pas un taureau :
Vous m’accusez sans cesse de faire le Mal
Or comment pourrait-on juger sales, immoraux
Les instincts d’un vulgaire et stupide animal ?

Mais vous croyez donc que c’est moi qui ai choisi 
De naître dans ce corps ô combien disgracieux
Habité de désirs jusqu’à la frénésie
Me condamnant à ne jamais revoir les cieux ?

Enfermé nuit et jour dans cet affreux dédale
Je ne peux que maudire le jour six fois fatal 
Où mon père, ce bovin, séduisit la damnée
De la matrice de qui, par malheur, je suis né !

Vous pressant dans vos temples ou bien dans vos églises
Vous y allumez fort dévotement des cierges
Mais mon seul cloître à moi, Minotaure, c’est Elise,
Clara ou Pénélope, ou n’importe quelle vierge !

Est-ce de ma faute si, pour vivre la jouissance
Il me faut égorger savamment au matin
La jeune fille dont vous regretterez l’absence ?
Pour moi elle n’est jamais qu’une précieuse catin !

Cependant je ne peux sans regrets assouvir
Mes besoins sanguinaires, et ça me fait souffrir
De devoir nuit et jour avec rage lutter
Contre le démon de la Culpabilité !

Et ma Conscience et moi entamons une lutte
Epuisante bien plus que la marée furieuse 
Ne l’est pour les marins, car sa voix impérieuse
Tâche en moi d’étouffer la mâle voix du rut !

Hélas ! La bête en moi triomphe et se réveille
Chaque soir en versant des flots de sang vermeil
Car de sexe et de mort, j’ai faim et je suis ivre  
N’aurais-je pas pourtant acquis le droit de vivre

Quand ma mère amoureuse d’une bête à corrida
S’offrit à ses désirs sur le foin d’une étable
A l’heure où, dans l’Olympe, les dieux ivres s’attablent…
Une coupe à la main, Jupiter décida

Qu’une femme zoophile devait donner le jour
A un enfant maudit, enfermé pour toujours !
Né de l’atroce folie d’une plaisanterie
Pourrais-je être aujourd’hui un aimable mari ?



mercredi 16 janvier 2019

Amor - Poème de Thomas Boisliveau

















Danse, danse fandango     
En rond de vautour      
Nova, la nova taureau     
Écorne les jours

Quand louvoient dans ta robe à pois 
Tes hanches galbées de guitare 
Tu es si belle, Madona 
Sous les orangers d'Alcazar

Au ciel ardent de ma bohême 
L'oiseau ne connaît pas de loi 
Si je t'aime, pauvre Carmen 
Si je te veux, malheur à toi

J'ai dans ma poche un long couteau 
Pour écorcher dès qu'ils aboient 
Chiens andalous, et boléros 
Sur les sentiers de la peña

Crève, crève flamenco      
Le monde alentour      
Tes yeux, tes beaux yeux Mado      
Suffiront toujours

De la péninsule Ibérique 
Nul n'existe, autant que moi 
Mourant sur tes seins magnifiques 
Aux gorges brisées de Ronda

Quel duende, quand dans l'arène 
Tes coups de griffes, petit chat 
Vidaient mon coeur par l'abdomen 
Puisque le tien ne m'aimait pas!

Avec ton châle de manille 
Je n'ai pas eu d'autre choix 
Que d'étrangler tout ce qui brille 
Et puis ta nuque sous mes doigts

Saigne, saigne le fado        
À tes blancs atours        
Ton corps, ton corps aux corbeaux        
Cramoisi d'amour



lundi 14 janvier 2019

Ces yeux-là - poème en prose de Françoise Urban-Menninger






Ces yeux-là n'appartiennent qu'aux hommes de la mer. Ils en prennent tout le bleu et conservent dans leurs stries, la mouvance des vagues, des vents et des marées. Ces yeux-là vous emportent l'âme sur un navire en dérade et vous partez, île flottante, sur d'exquises banquises, où un peu ivre d'être marquise, vous découvrez qu'à l'infini, l'horizon sans cesse se renouvelle. 
Ces yeux-là sont eux-mêmes l'horizon. Ils le limitent et le cernent dans l'essence même d'un bleu plus bleu que l'azur, plus profond que l'océan sans fond. 
Ces yeux-là transcendent l'espace et le temps dans l'éternité d'un regard unique, jeté au-delà de lui-même, telle l'ancre d'un navire. Ces yeux-là sont poésie et poèmes. 
Ils témoignent de la lumière portée au-delà des astres et des planètes sur d'autres galaxies. 
Ces yeux-là  plus céruléens que nos ciels de terre ont vu et se sont écarquillés sur d'autres cieux. Ils en ont pris la couleur, en ont capté les teintes, la magie et tout le magnétisme. 
Ces yeux-là, s'ils ne nous entraînent pas dans la danse infime d'une myriade d'étoiles, à peine perceptible par un oeil humain, ces yeux-là, vous noient, à n'en pas douter dans l'encre des mots, où vous couchez, un soir d'ennui, votre rêve de papier.



vendredi 11 janvier 2019

Le Badaud parisien... - Poèmes de Nathalie Frieden






Le Badaud parisien

Au fil de la ville, au gré du courant
Glisse en laissant des traces, à la surface,
La vie 
Quand l’eau danse et balance en silence
Se devinent le temps qui passe et l’absence
Même si, 
Assis, le badaud se repose en face. 
Combien d’étoiles tissent la toile de l’eau
Que l’homme aimant habille et déshabille 
D’en haut, 
Sitôt qu’apparaît derrière ses lunettes
De la femme, rêvée la fine silhouette
Mais si, 
Et son reflet, par un jeu de miroir
Lui livre ses attraits depuis le pont Des Arts. 
Mais ce n’était qu’un rêve étrange et fou
Et les images humides s’éloignent, floues. 
Lors c’est la solitude du citadin
Qui réveille sa vie dans le petit matin.


Elle

Isolée dans le gris du monde,
Elle attend quelque chose.
Dimanche, elle sortira peut-être,
Peut-être, si elle ose. 
Le regard dans le flou du ciel,
Hier, c’était si lourd.
Dimanche, elle sortira peut-être,
Peut-être, faire un tour. 
Oublier que rien ne s’efface, 
Mais que tout disparaît.
Dimanche, elle sortira peut-être,
Peut-être, si l’air est frais. 
Fixer le présent dans l’instant,
A l’instant où tout passe. 
Dimanche, elle sortira peut-être,
Peut-être, elle est si lasse. 
Emporter le cri du silence 
Lorsque tout se défait. 
Dimanche, elle sortira peut-être 
Peut-être, le pas distrait.  
Les yeux tournés vers l’intérieur 
C’est la vie qui se tait.
Dimanche est passé sans peut-être, 
Sans peut-être, à jamais.

samedi 5 janvier 2019

Les Ravisseurs - par Jérémy Gouty






    J’ignore qui je suis, et depuis longtemps j’ai oublié mes parents. J’ai été enlevé il y a si longtemps que je n’ai aucun souvenir antérieur à mon enlèvement. Je ne sais pas pourquoi j’ai été enlevé ; à l’origine, mes ravisseurs cherchaient à obtenir une rançon, ce qui m’a souvent fait supposer que j’étais un fils de prince ou l’héritier d’une grande fortune. Mais ces spéculations n’occupent plus mon esprit depuis des lustres.

Pendant les quinze premières années de ma vie de prisonnier, j’ai été surveillé très étroitement. Puis on m’a laissé libre d’aller et venir ; mais alors je ne songeais plus à m’enfuir. J’avais l’impression d’avoir toujours vécu dans cette masure au milieu de l’immense forêt colombienne ; je ne connaissais rien d’autre, Emilio et Ivan étaient mes seuls amis et si je puis dire ma seule famille. J’ai pris l’habitude d’errer dans les bois et même de rendre visite aux habitants du village ; j’échangeais parfois une œillade avec la fille du chef, une brune sans nom à qui je n’adressais jamais la parole ; mais comment aurais-je pu songer à quitter Ivan, et à le laisser seul avec Emilio ?

Il m’eût été facile de soudoyer les marchands qui viennent si souvent au village pour échanger de l’alcool contre des peaux ; ces hommes eussent vendu leur mère pour une poignée de pesetas, et accepter de nous prendre dans leur pick-up la brune et moi pour nous mener jusqu’à la frontière était fort peu de chose. Ivan me laissait toujours quelque monnaie, sa confiance n’avait plus aucune borne ; la brune m’aimait, j’ignorais tout des femmes mais je pouvais le lire dans ses regards aussi sûrement que dans un livre… Hélas ! des liens invisibles m’attachaient à Ivan ainsi qu’à Emilio. 

  
 ****
 
Emilio a toujours été rogue et brutal. Je n’avais pas intérêt à désobéir ou à essayer de m’échapper quand j’étais jeune et faible ; sa pesante main brune s’abattit sur moi bien souvent. Ivan m’a sauvé la peau à maintes reprises. J’avais peur d’Emilio, et je crois bien que je l’admirais. Ses épaules carrées, son corps plus large que haut et dur comme une brique, la barbe noire qui entourait son visage lourd me semblaient uniques en leur genre, et je rêvais de lui ressembler tout en le haïssant. Je le revois faisant la tambouille dans une marmite de cuivre au-dessus du réchaud à gaz, vêtu de son tricot de corps jauni par le temps, son énorme patte remuant la cuillère de bois ; nul ne savait comme lui assaisonner les haricots rouges. Son visage était si sérieux quand il ajoutait, magistral, une pincée de poivre vert ou quelques herbes sauvages dans la marmite ; déjà quelques fils blancs se mêlaient aux poils de son menton, ses joues mates et rebondies, quoique velues, rappelaient l’enfant qu’il avait été, et ses cheveux crépus ressemblaient à ceux d’un Maure. J’aurais tant  aimé qu’il m’apprenne à chasser, et à pêcher, et à rouler des cigarettes comme lui ! Mais il gardait ses secrets, et laissait à Ivan le soin de m’instruire.

Aussi surprenant que ça puisse paraître, j’ai tout appris de mes ravisseurs ; j’étais ignorant comme un nouveau-né quand ils se sont emparé de moi. Emilio partait chasser, ou bien il se rendait au village ; il y entretenait des liaisons, et il demeurait loin de la cabane durant des journées entières, sinon pendant des semaines ; je restais seul avec Ivan, et celui-ci m’apprit à lire, à écrire et surtout à jouer de l’accordéon, pour tuer le temps. Nous chantions, Ivan écrivait des vers qu’il mettait en musique lui-même ; souvent il me répétait que ma captivité aurait une fin, que je reverrais mes parents et mon pays natal. Ses yeux étaient doux et noirs, mais animés parfois d’une étrange lueur ; son long visage presque blanc comme neige contrastait avec ses cheveux noirs un peu épais. Ivan avait la figure d’un poète et l’âme d’une infirmière. Ivan était fou, je le sais aujourd’hui, mais je l’aimais.





Je ne me souviens pas avoir pleuré, ni réclamé ma mère, du reste je ne me souviens de rien, ou plutôt de presque rien. De vagues images me reviennent parfois : celle d’un homme s’amusant à faire claquer sa joue avec son pouce en face de moi, dans un appartement confortable ; les lumières sont allumées, la pièce est remplie de monde ; cet homme devait être mon grand-père : assis dans un fauteuil il me dominait encore d’une tête bien que je fusse debout. Il faisait chaud et les invités allaient partir. Je revois cet homme s’éloigner dans la rue en faisant mine de me tirer dessus avec son parapluie qu’il épaulait comme une carabine. Du porche, je répliquais en braquant sur lui un index rageur qui me tenait lieu de pistolet : « Pan ! Pan ! » postillonnais-je.  La nuit tombait, les lampadaires déjà s’allumaient. Ma mère a ensuite essuyé mon maquillage de clown, c’était la fête et je devais avoir quatre ans. A moins que ce ne fût la bonne, ou quelqu’un d’autre ? En tout cas elle m’a embrassé puis elle a bordé mon lit, avant d’éteindre la lumière. Cette femme était brune et plus si jeune que ça. Ce sont des images fugaces, aussi floues et imprécises que les souvenirs d’un songe au réveil. Je ne pourrais même pas affirmer que tout ceci a vraiment existé.

Le premier souvenir bien net que je puisse raconter, le plus ancien de ma vie, le voici : j’ai six ans ; je suis parfaitement aveugle, une main étrangère me conduit ; puis on retire le bandeau qui cache mes yeux et je découvre les murs de bois de la cabane d’Ivan et d’Emilio. Une paire de mains blanches plie le bandeau et le range dans un tiroir. Je ne pleure pas. Ces mains appartiennent à Ivan, immense dans son imperméable vert. Emilio et Ivan me semblent être deux géants.

Je n’ai alors aucune intimité, aucune liberté. Les murs de la cabane m’entourent de l’aube jusqu’au soir, et de la nuit jusqu’à l’aurore. Je vis sous la constante menace des yeux noirs d’Emilio ; où que je dirige mes regards ils rencontrent ses prunelles, sombres et mobiles comme celles d’un fauve ou d’un rapace aux aguets. Ivan est plus discret, jamais il ne me terrifie ; mais sa surveillance est plus jalouse encore, son emprise plus profonde et plus indéracinable. Emilio et Ivan ne m’ont jamais enchainé, mais ils ne me lâchaient pas d’une semelle. Je n’étais pas même seul quand je m’asseyais sur le seau en plastique entouré de mouches bleues derrière la maison ; Ivan restait toujours près de moi et ne me quittait pas des yeux un seul instant.

Pourquoi m’avaient-ils enlevé ? J’ai beau me le demander, encore et encore, je ne le sais pas. Ils ont longtemps attendu la rançon ; elle devait arriver d’un jour à l’autre, du moins l’affirmaient-ils. Bizarrement je me rappelle avec précision le matin qui suivit ma toute première nuit dans la cabane. Je quittais à peine le lit de camp où j’avais dormi profondément, Ivan me tendit une assiette remplie de flocon d’avoine bouilli et une cuillère en bois. Mes paupières étaient lourdes encore ; je ne finis pas mon assiette et j’entrepris de faire quelques pas sur le parquet tout en regardant autour de moi, sous la surveillance d’Ivan qui allumait calmement une cigarette. Emilio venait de faire sa toilette et s’essuyait le torse avec une serviette au-dessus d’une cuvette en plastique. Il me paraissait d’une stature prodigieuse. Sa barbe et le blanc de ses yeux, parcouru de veines écarlates, me stupéfiaient. Dans mon ignorance, je me demandais si des poils poussaient ainsi sur le visage de chaque homme ; les rudes bajoues d’Emilio disparaissaient sous cette sombre végétation comme un vieux mur sous du lierre.

« Pourquoi suis-je ici, avec ces deux personnes ? » me demandais-je obstinément. « Comment suis-je arrivé là ? » Ignorant tout de l’Europe et de ses grandes villes parsemées de monuments, je n’avais jamais vu un autobus et ne soupçonnais guère la vie que j’aurais pu mener dans mon pays natal, assis dans une salle de classe et entouré d’enfants de mon âge, ou bien tenant la main gantée d’une femme élégante qui m’eût conduit sur les boulevards en s’attardant devant les vitrines des magasins ; je croyais être né ici, dans cette forêt vierge et sauvage comme une vieille fille négligée à l’immense chevelure de feuilles. Mais je m’étonnais en silence de voir toujours Ivan et toujours Emilio ; l’humanité se résumait pour moi à deux figures, l’une longue et imberbe, l’autre large et broussailleuse. Il me semblait que le destin capricieux eût pu choisir de me faire vivre en compagnie de créatures bien différentes.  

Parfois Ivan prenait ma main et nous allions nous promener. Ivan fumait ou sifflait ; glissant deux doigts entre ses lèvres il singeait le cri du toucan pour me divertir. Les arbres hauts comme des tours nous entouraient, un toit de feuilles masquant le ciel, très loin au-dessus de nos têtes, au ras du soleil et des nuages ; cette immense voûte végétale s’appelait canopée, d’après Ivan. La forêt était ma cité, les singes et les oiseaux mes seuls compatriotes ; l’existence des Indigènes qui vivaient non loin d’ici m’était alors inconnue : les quelques miles qui me séparaient de leurs baraquements représentaient l’infini pour mes jambes de garçonnet. Jamais je n’eus peur de mourir, je craignais de lâcher la main d’Ivan et c’était tout.

Mes ravisseurs eussent pu à tout moment se débarrasser de moi ; j’étais à leur merci : ma vie dépendait de leurs caprices comme celles des païens dépendait naguère de leurs divinités irascibles. Emilio aurait pu fendre mon crâne comme une pastèque sans le moindre effort, et balancer mon jeune corps dans les herbes sauvages, mes restes confondus avec l’humus n’auraient jamais été retrouvés. Mais Ivan ne l’eût pas permis.  Quand Emilio levait sur moi son immense patte velue comme celle d’un ours, Ivan arrêtait son bras et disait :

« Il faut prendre soin de cet enfant. La rançon viendra un jour. Que diraient ses parents s’il leur revenait en mauvais état ? »

Le robuste Emilio baissait les yeux en jurant, il obéissait au frêle Ivan qui se dressait comme un rempart entre l’enfant que j’étais et sa colère. Il bougonnait et s’asseyait pesamment sur un tabouret, avant de remplir sa tasse d’eau de vie et de la vider d’une seule traite.

Les jours se passaient de la sorte ; je ne connaissais du monde que deux visages, celui, aimant et sévère, d’Ivan, celui, sauvage et obtus d’Emilio.

Mais il n’en fut pas toujours ainsi. En vérité, un troisième homme vint nous rejoindre dans la cabane une semaine environ après mon arrivée. Tout me laisse croire qu’il avait pris une part plus qu’active dans mon enlèvement. Le nom de cet homme, je l’ai oublié. Il avait des cheveux blonds et frisés, une figure maigre et sardonique ; il se promenait en maillot de corps à bretelles toute la journée, ricanant et buvant de la bière. Ivan semblait faire grand cas de lui et de ses opinions ; mais un jour les deux hommes se mirent à se  quereller violemment. Je ne sais plus de quoi il était question ; ils s’exprimaient en espagnol et leurs disputes portaient à n’en pas douter sur des sujets qu’un enfant était loin de pouvoir comprendre. Ivan s’irritait, gesticulant avec passion, puis s’isolait, meurtri, dans un coin de la cabane, cependant que son ami aux cheveux frisés aboyait des sarcasmes, tout en continuant à siroter ses bouteilles de bière  - quoi qu’il arrivât, du matin au soir il tétait obstinément ces flacons vert pomme qui le faisaient rire et roter avec bruit. Emilio ne pipait mot ; assis sur un tabouret, menaçant, immobile comme un rocher, sa dure bedaine reposant sur ses cuisses de sanglier, il surveillait les deux hommes du coin de l’œil. On ne voyait bouger que ses prunelles, sous les énormes sourcils noirs. Le frisé a disparu quand j’avais sept ans, du jour au lendemain on ne l’a plus revu. Possible qu’Emilio l’ait enterré quelque part dans la forêt. Après sa disparition je n’entendis plus jamais parler de lui, il était quasiment devenu un secret de famille.

Emilio, Ivan et moi restâmes pour toujours les seuls habitants de la cahute. Presque tous les jours, Emilio s’en allait par les bois tirer les singes et les grands oiseaux, quand il ne partait pas au village faire du troc ; Ivan, plus casanier, quittait rarement la cabane qu’il s’efforçait de garder propre et convenable, tout en me surveillant activement.

Un matin, Ivan sortit un livre d’un des tiroirs de la commode vermoulue qui, avec nos grabats et une table bancale constituait l’ameublement de l’unique pièce où nous vivions. La couverture de ce livre montrait un petit garçon bien habillé, souriant sous un pommier en fleurs. Je ne savais alors que regarder les images. Ivan me laissa feuilleter ce maigre ouvrage ; je découvris des scènes champêtres ou bon enfant, cochons et bœufs paissant près d’une étable, mais aussi gamins regroupés dans une classe autour d’un maître leur désignant un tableau noir. Ces images surmontaient, sur chacune des pages, une série de phrases et de mots dont certaines syllabes étaient soulignées d’un trait noir.

« Il est grand temps pour toi d’apprendre à lire, me dit Ivan.

- Emilio trouverait cela inutile, observai-je.

- Emilio est un âne, répliqua Ivan. Nous sommes responsables de toi. Que diraient tes parents si tu leur revenais ignorant et stupide ? Ils ne voudraient pas de toi et nous ne toucherions jamais de rançon, personne ne donnerait une seule pesette pour récupérer un sauvageon analphabète. »

Ivan m’apprit donc à lire ; ce fut long et fastidieux mais j’en garde un bon souvenir. Il me montra aussi comment tracer de belles lettres, écriture cursive et majuscules à l’ancienne. Les feuilles s’entassaient dans la cabane, couvertes de mes essais malhabiles ; elles volaient partout et jonchaient le sol de planches. Ivan était aussi patient qu’un ange. Emilio ne pouvait se retenir d’hausser les épaules quand, s’en revenant de la chasse ou du village, il nous trouvait tous deux assis devant la table, penchés au-dessus du papier, l’esprit si absorbé que nous levions à peine les yeux sur lui.

Ivan ne me fit jamais travailler avec la régularité d’un professeur. Au début nous étudiâmes chaque matin, tant que faire se put, puis les leçons s’espacèrent. Les semaines, les mois et les années passant, Ivan ne me fit quasiment plus étudier, à moins que la fantaisie l’en prît. De temps à autre il me recommandait la lecture d’un des livres contenus dans la misérable bibliothèque regroupée par Emilio et lui dans cette maison au cœur de la jungle ; il y avait là un peu de tout, et notamment des ouvrages sur la pêche et des romans à l’eau de rose, sur lesquels Ivan crachait ; ils appartenaient à Emilio, contrairement à la poignée de classiques dont Ivan faisait si grand cas. Que lus-je ainsi ? Les Frères Karamazov, Les Trois mousquetaires

Ivan avait l’âme d’un artiste plus que d’un maître d’école. Il était fantasque et versatile. La seule chose qui lui tînt à cœur était l’apprentissage de la musique. Jamais il ne ménagea ses efforts pour me faire progresser, il était inflexible. A quinze ans je jouais des mélodies de sa composition sur un accordéon diatonique ; ou bien il chantait, et je l’accompagnais en pinçant une guitare triangulaire qu’il avait portée avec lui des steppes de son lointain pays jusque dans cette forêt humide. Je me mis moi aussi à écrire des chansons ; Ivan m’encourageait ; je n’arrivais pas à sa hauteur, bien entendu, mais il louait mon petit talent, et j’avais un joli filet de voix. 

(A SUIVRE...)

mercredi 2 janvier 2019

Sans fard... - Poèmes d'Igor Mouret




















Beau
C'est beau, comme un cœur qui bat,           
comme une ombre cherchant la lumière,          
comme un cri, enfin entendu,          
comme un signe, qu'une femme dépoussière,         
comme l'ange, qui s'est blotti sur ton épaule,         
comme la sagesse, enfin reconnue,         
comme l'orage, qui se déchaîne,         
comme la fée, me murmurant ses paroles,         
comme une voiture, qui te sourit,         
comme un pont, qui se jette, par dessus l'enfer,        
comme un sourire, désiré, espéré, puis donné         
comme la lyre, qui fait vibrer mon âme.

Pas à pas        
Le passé est passé.            
Maintenant,  est un présent.

Toi     
J'accueille ton corps,          
 ta chaleur, ton odeur          
Ta lumière.
                            
Sans fard         
Au cœur du silence est un chant         
au cœur de la faim, un festin         
au cœur de l'oubli, la mémoire         
au cœur de l'isolement, une présence         
au cœur du masque, une âme         
et au cœur de l'ombre, la lumière.

Adieu collines - poème d'Estelle Sciortino

Dans de grands champs de visions, je chassais l'élan Sûre qu'un jour, mon nom se pendrait à l'horizon Je me disais...