mercredi 12 décembre 2018

Rattus rattus - conte de Françoise Urban-Menninger

      





  Les rats suivent la route des rats...
 

  Cette nuit-là fut la plus terrible de cet hiver peu ordinaire. La cuisinière à bois rendit l’âme ainsi que la chaudière à gaz. Le gel ne tarda pas à envahir et à figer les murs de la maisonnée. La buée condensée sur les vitres fit place à des étoiles de glace à six branches telles que les avait étudiées le grand physicien allemand Kepler. Les conduites d’eau gelèrent ainsi que les canalisations, bientôt les fils électriques se rompirent sous le poids de la neige et le couple qui occupait les lieux, déjà en hypothermie, se mit à sombrer dans un semi-coma proche de ce que l’on nomme communément la léthargie.
C'est alors que dans la cave, on assista à un ramdam tout à fait inhabituel. Les rats qui s'y étaient réfugiés décidèrent d'un commun accord, d'agir au plus vite! Bientôt une armada de rats survint, avec un grondement sourd de roulement de tambour, jusque dans la chambre quasi-mortuaire du couple recroquevillé dans leur lit autour d'une bouillotte sous un amoncellement de couvertures et d'édredons bourrés de plumes d'oie. Les rongeurs avaient réussi sous la pression  de leur poids à faire céder la porte  en chêne à moitié pourrie du cellier...
Car c'est bien dans la cave au sol battu et dans une température ambiante supérieure à zéro que les rats avaient pu survivre aux intempéries, se nourrissant de plants de géranium, de pommes ou de noix, voire de sachets en plastique et de vieux cartons qu'ils avaient consciencieusement  rongés, nuit après nuit, ne laissant que quelques crottes noires et leurs traînées d'urine dont l'odeur  pestilentielle marquait leur passage.
Mus par un énième sens et une intelligence supérieure, les rats avaient très vite compris qu'ils ne seraient plus à l'abri si la température venait encore à descendre  la nuit suivante dans la bâtisse vétuste et mal entretenue, plus que centenaire. Aussi le Conseil des Rats avait-il décidé d'agir sans tarder! Et ce fut bientôt par dizaines que les bêtes investirent sans plus de formalités le lit où le vieux couple s'apprêtait à embrasser la mort qui lui ouvrait les bras dans des draps aussi rêches et glacés que ceux d'un linceul.
 Mais les rats à la sagesse infinie, veillaient...Au fil des heures, ils constituèrent avec leurs corps glabres assemblés d'un seul tenant, la structure d'un nid douillet et calorifique semblable à  celui d'une véritable couverture chauffante. Enfermés dans leur cocon, en pleine hibernation, le couple indifférent n'avait cure de ce qui se tramait autour de lui. L'homme et la femme traversèrent l'étrangeté de cette nuit d'hiver, à nulle autre pareille, comme dans un songe extrait au hasard d'un des livres de contes entreposés sur une étagère de la vaste bibliothèque qui couvrait des pans entiers de murs de la vénérable propriété.
Car il faut bien l'avouer, nos deux vieux amants avaient traversé le siècle, les yeux non pas dans les étoiles mais rivés sur les pages de leurs livres qu'ils avaient dévorés les uns après les autres, jamais rassasiés, ivres de mots jusqu'à cette mort  inexorable qui les emportait vers l'infini, de  l'autre côté de la nuit. L'homme et la femme étaient, tous deux,  ce que l'on a coutume de qualifier d'authentiques « rats de bibliothèque »...Est-ce  pour cette raison  purement textuelle ou conceptuelle que l'on retrouva le couple enlacé, bien vivant, au petit matin?                         
Le facteur, qui avait sonné trois fois et qui n'avait pas obtenu de réponse, avait donné l'alerte. Les pompiers, en enfonçant la porte d'entrée, avaient  été littéralement assaillis et renversés par une marée grise et grouillante de rats qui disparut comme par enchantement, cette scène  apocalyptique à peine entrevue.
Cette vision d'épouvante hanta longtemps les rêves des villageois... Mais une fois de plus une explication irrationnelle fut livrée, comme bien souvent dans ce genre d'événement extraordinaire,  par un grimoire poussiéreux, retrouvé intact sur une étagère dans la cave et  ouvert à la page intitulée « Rattus rattus »  où se détachaient en lettres dorées sur fond noir, cette maxime mystérieuse  : «  Les rats suivent la route des rats ».
Quant à la comptine que le couple ne cessa de répéter en boucle dès son réveil, elle fut reprise en choeur par tous les enfants du village qui la déclamait à qui  voulait l'entendre telle une formule magique qui se répandit à sept lieues à la ronde: «  Trois gros rats gris dans trois gros trous creux ronds rongent trois gros croûtons et trois très gros grains d'orge ».
Mais le plus beau et le plus drôle de cette histoire, à dormir debout, fut la devise qui trôna dorénavant sur la façade de l'antique demeure où le vieux couple continua à filer des jours  tous identiques, ni particulièrement tristes ni particulièrement heureux... Chaque habitant du village se mit à la méditer et à  la grignoter en son for intérieur: « Tu as beau connaître le trou du rat, il connaît mieux son trou que toi ».
                                                                                                             
                                                                                                
                 

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