samedi 8 décembre 2018

La Veuve Baton - suite et fin - par Jérémy Gouty


  






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Il rentra chez lui à pieds, prit le chemin du centre-ville et se mit à chanter, à chanter à tue-tête dans les rues désertiques ! Il était une heure et quart du matin, et il faisait dans les zéro degré. Alfonso braillait, absurdement, son bonnet sur la tête, il n’était ni ivre ni gai mais dans un état bizarre ; il chantait pour oublier sa honte. Il chantait une chanson de Michel Bühler : oh, oh, oh, Jean d’en haut… Il chantait bien entendu complètement faux. Passant près d’une poubelle, il sortit de sa poche le fameux papier qu’il avait écrit pour Anne-Marie, le plia en trois et le jeta dedans.
Il se tut enfin et rentra chez lui. Trouva sa mère installée devant la télévision, malgré l’heure tardive.
- Tu rentres tard ! lui dit-elle avec sévérité.
- Il s’est passé des choses, ce soir, répondit-il essoufflé. Je t’expliquerai plus tard, peut-être.
- Des choses ? Quelles choses ?
- Je te raconterai ça plus tard.
- Tu as l’air bizarre, Alfonso. Tu as mangé ? Il reste des pâtes.
- Merci, merci, je n’ai pas faim.
Sa mère l’agaçait à le questionner. Il ôta son bonnet et son manteau et alla rejoindre son frère, qui lui non plus ne dormait pas. Il lisait, assis devant son bureau minuscule ; la lampe du bureau éclairait seule la pièce.
- Il s’est passé des choses, ce soir, dit Alfonso. Des choses incroyables…
Le frère cessa de lire et dit :
- Pas des choses… qui peuvent m’éclabousser ? Une espèce de scandale ?
- Non, ça ne concerne que moi…
Alfonso s’allongea sur son lit.
- Les femmes sont infernales, dit-il. Quel que soit leur âge. C’est le Diable qui les a crées. Pour nous punir. Et Dieu a collaboré avec lui. C’est un coup monté.
Alfonso refusa de s’avouer vaincu et il continua de se rendre au cours de danse. Le reste du temps il restait vautré sur son lit, à lire Alfred de Musset. Le lendemain de la fameuse soirée, il téléphona à Anne-Marie et se lança dans un long discours maladroit et incohérent. Au début, Anne-Marie lui parla comme si rien ne s’était passé, ce qui le choqua énormément. Voyant qu’il insistait, et faisait allusion à sa déclaration d’amour de la veille, elle prit un ton froid et impatient, puis condescendant et guindé. Elle dit : 
- Alfonso, il faut que tu te trouves quelqu’un de ton âge.
- Non, la question n’est pas là. Je suis tout seul, c’est comme ça, je m’en fiche. Je vis quelque chose de douloureux en ce moment, tu peux le comprendre. Je ne t’accuse de rien. C’est à cause de moi-même que je souffre. J’espère que je ne t’importune pas trop, mais tu peux me le pardonner : je souffre... Tu sais peut-être ce que c’est que de vivre un amour non partagé… Tu as peut-être connu ça.
- Oh oui, j’ai un peu tout connu, répondit-elle, évasive.
- Je ne sais pas si je dois retourner au cours de danse, après ce qui s’est passé.
- C’est à toi de le décider.
- Qu’est-ce que tu en penses ?
- Cela m’est parfaitement égal.
- Mais, quand-même, Anne-Marie… Après tout ce que tu as fait…
- Je n’ai rien fait, cria-t-elle, subitement très en colère.
- Bon, bon… Ne te fâche pas… Je ne voulais pas t’accuser… Je m’excuse de t’avoir dérangée… Je vais raccrocher, maintenant…
- Je te souhaite une bonne soirée, dit la vieille femme très froidement, mais avec irritation.  
Et une humiliation de plus ! se dit Alfonso en rempochant son téléphone portable. Il était sorti de chez lui pour pouvoir téléphoner. La nuit était tombée depuis longtemps, il était huit heures du soir. Pas un con dans les rues… Alfonso regarda les grilles du parc, puis le supermarché, derrière lui, et ses vitrines illuminées, et le vigile qu’on pouvait voir à l’intérieur, un grand Noir dans un costume noir qui faisait les cent pas, probablement las, et pressé que la journée se termine afin de pouvoir rentrer chez lui. Alfonso faisait, lui aussi, les cent pas… mais il les faisait dehors, sur le trottoir, et il n’était pas pressé de rentrer chez lui. Néanmoins, rester seul dehors le déprimait. Que faire, alors ? Rappeler Anne-Marie ? Pas question ! Il se demanda soudain s’il n’était pas masochiste. Il faisait tout ce qu’il ne faut pas faire, il subissait humiliation après humiliation, se comportait comme un amant délaissé et inconsolable qui se traîne aux pieds de sa maîtresse infidèle, comme un homme empêtré dans la dépendance affective, ne me quitte pas, je serai l’ombre de ta main, l’ombre de ton chien… Et tout cela pour qui ? Pour une femme qui aurait pu être sa mère. Pour une femme qui faisait plus vieille que sa propre mère… C’était grotesque. Une minute après il rappelait Anne-Marie.
- Anne-Marie, c’est encore moi… Je m’excuse. Je m’excuse vraiment de t’embêter comme ça. Mais je voulais savoir, il fallait que je sache : tu ne me retires pas ton amitié ?
- Mon amitié, c’est un bien grand mot… Je n’ai rien à te retirer, ou à te laisser, je ne suis pas ton amie ! On ne se connaît pas ! On se verra au cours de danse… Je peux danser avec toi de temps en temps, ça ne me dérange pas. J’aime beaucoup aider les jeunes et les débutants. Je trouve que c’est sympa de ma part : si quelqu’un de plus expérimenté ne les invitait pas, ils ne trouveraient jamais de partenaire.
Alfonso se souvint des conversations qu’il avait eues avec Anne-Marie. Quand elle lui parlait de son fils… Il la soupçonnait maintenant de coucher avec ce fils ! Les choses les plus farfelues lui passaient par la tête. Il songeait à tuer Anne-Marie, puisqu’il ne pouvait pas la menacer de se suicider – elle lui eût ricané au nez. Il rentra chez lui passablement abattu, mangea sans mot dire quelques miettes du gratin dauphinois qu’avait préparé sa mère, et but deux fois plus de vin que d’habitude.
Le jour d’après, Alfonso ne fit qu’errer dans le parc, longeant les murs épais du château de Bazeuges, et s’amusant à effrayer les oies qui se dandinaient dans les allées saupoudrées de givre… Quand il en avait assez il rentrait chez lui et restait allongé sur son lit à ruminer ou à rêvasser, entretenant sa déprime avec un soin obsessionnel. Ses pensées prenaient toutes la forme d’une vieille femme aux cheveux blancs et raides. Il se tut toute la journée. Vers dix-sept heures sa mère explosa.
- Alfonso, dit-elle en s’approchant du lit de son fils, je sais très bien ce qui te tracasse. C’est insupportable que tu ne veuilles pas communiquer !
- Je n’ai rien à dire.
Elle tapa du pied sur la moquette.
- Tu n’as rien à dire, mais ton silence est éloquent ! Tu veux hurler à la face du monde que tu es désespéré ! Comment une mère devrait-elle réagir ?
- Je n’en sais rien. Je n’ai pas la chance d’être mère, répondit-il.
- Très drôle. Mais tu es déprimant !
- Je ne vois pas en quoi.
- Tu fais une tête de six pieds de long, pour bien nous montrer que tu as un problème, et tu ne me dis rien !
- Tout va très bien. Je n’ai aucun problème, dit-il en se levant de son lit brusquement. Et d’ailleurs, en admettant que tout n’aille pas si bien, je refuse de parler de ce genre de choses avec toi.
Alfonso sortit de sa chambre et courut dans la salle de bains. Il s’y lava les mains par pure nervosité, en ne manquant pas de jeter un coup d’œil dans le miroir. Il se plut : ses cheveux étaient impeccablement ébouriffés, sa barbe de deux jours en adéquation avec sa déprime. Il fit tout ça très rapidement, car il était un peu effrayé que sa mère soit au courant pour Anne-Marie, et il était décidé à s’enfuir de l’appartement pour retourner se promener dans le parc une heure ou deux.
- Tu n’es pas quelqu’un qui communique, insistait sa mère à travers la porte de la salle de bains.
- C’est ainsi, répondit-il un peu théâtral en s’essuyant les mains, je suis quelqu’un qui place le langage au-dessus de tout, mais qui a horreur de communiquer.
- C’est tout à fait exact, lui répondit sa mère.
Il sortit de la salle de bain au pas de course et traversa le vestibule.
Sa mère l’avait suivi.
- Ce genre d’histoire ne peut pas marcher, dit-elle, si tu n’as pas l’accord de la personne la plus âgée. C’est de toute façon très difficile que ça dure. 
Alfonso qui laçait ses souliers fit un geste de la main en disant : stop ! d’un air effaré.
- Je t’ai dit que je ne voulais pas parler de ça, cria-t-il, et un instant plus tard il était dehors. Il finit d’enfiler son manteau sur le palier.
Quand il revint une heure après environ, il entendit la voix de sa mère derrière la porte de l’appartement. Elle parlait à son frère du « problème » d’Alfonso avec Anne-Marie… Très intéressé, Alfonso décida d’essayer d’écouter un peu avant de mettre la clef dans la serrure.
- Ton frère ne se rend pas compte, il n’a aucune chance, disait sa mère. Tout est venu de lui… Et dans ce genre d’histoire c’est toujours la personne la plus âgée qui, comment te dire…
- Qui mène ?... compléta mollement son frère.
- Non, je ne dirais pas ça, dit la mère un peu choquée. Je ne dirais pas : « qui mène », c’est une expression plutôt malheureuse…
Leurs paroles se perdirent dans le silence. Alfonso retint son souffle en tâchant de ne pas faire tinter les clefs, qu’il tenait dans sa main droite. Mais il ne put rien entendre de plus, sa mère et son frère devaient être dans le salon ou dans le jardin, trop loin de l’entrée pour qu’il pût les entendre.
Alfonso avait un ami grec, qu’il avait connu à l’Université. Cet ami avait plus de cinquante ans, et Alfonso ne lui avait pas parlé depuis des mois. Le Grec se vantait de connaître les femmes comme sa poche, aussi Alfonso décida-t-il de lui téléphoner pour lui raconter toute son « aventure » avec Anne-Marie et lui demander ce qu’il pensait.
- Dionysos, lui dit-il, je sais que tu connais les femmes…
- Et comment !
- Tu en as connu des centaines…
- Plus que ça !
- Eh bien, je voudrais te demander un conseil…
Et Alfonso lui raconta toute son histoire avec Anne-Marie, « l’initiatrice », la grande prêtresse de la danse, la grand-mère allumeuse du cours de danse…
- Tu veux mon avis ? C’est une femme à tuer, dit le Grec. Pardonne-moi de te dire ça, mais c’est une perverse narcissique. Laisse tout tomber. Laisse tomber le cours de danse. Si tu aimes ça, va plutôt en discothèque. Calcule ce que tu peux dépenser, vas-y une fois ou deux par semaine… Mais arrête avec cette vioc.
Après avoir raccroché le combiné, Alfonso était songeur, et il ne se rendit pas compte qu’il venait de se ridiculiser devant son ami Grec. Cesser d’aller au cours de danse lui semblait très difficile. Ne plus voir Anne-Marie était pénible, et puis le cours de danse était sa seule sortie, sa seule distraction dans la semaine. Quant à aller en discothèque… C’était hors de question.
Quelques semaines passèrent, et Alfonso continua de se rendre au cours de danse. Mais il n’adressait plus la parole à Anne-Marie. Il avait adopté la contenance d’un amoureux éconduit, boudeur, qui feint l’indifférence. Anne-Marie le regardait d’un œil torve. La fierté d’Alfonso s’était réveillée. Mais il continuait de nourrir des espoirs grotesques. « Ce n’est pas en me roulant aux pieds d’Anne-Marie que j’obtiendrai gain de cause, pensait-il. Si j’affecte de la mépriser, elle reviendra vers moi. »
Quoiqu’il prétendît, Alfonso pensait de moins en moins à Anne-Marie. Il s’était remis à faire de la photo. Il se prenait lui-même en photo à toute heure du jour, épiait sa barbe et ses cheveux qui poussaient… Publiait le résultat de ce travail « expérimental » sur un blog intitulé Narcisse et Némésis. La fierté d’Alfonso s’était réveillée.
Une Alsacienne de vingt-six ans s’inscrivit au cours de danse. Alfonso essaya vainement de la séduire, pour rendre Anne-Marie jalouse. L’Alsacienne ne faisait que glousser en écoutant les compliments alambiqués que lui adressait Alfonso, mais ça s’arrêtait là. Alfonso continuait d’ignorer Anne-Marie. Un soir, alors qu’Alfonso et son frère sortaient du cours, dans la nuit urbaine et pluvieuse, le frère d’Alfonso dit :
- Je dois reconnaître qu’Anne-Marie avait l’air dépitée ce soir.
Alfonso reprit espoir. Anne-Marie avait l’air dépitée ! Elle souffrait donc de sa froideur ! Elle l’aimait, peut-être ? Les élucubrations recommencèrent. Le journal intime d’Alfonso redevint totalement délirant. Il comparait Anne-Marie au Diable, à une sorcière qui l’avait envoûté, multipliait les formules pompeuses inspirées des passages les plus niais de Victor Hugo et d’Alfred de Musset.
- Cette bonne femme te pompe ton énergie, lui disait son frère. Tu devrais cesser de fréquenter le cours de danse. Ton ami Dionysos a raison. Cette Anne-Marie est comme un vampire. Elle a besoin de te pomper ton sang pour se sentir exister. Par elle-même, elle n’est rien. Il lui faut se nourrir de la sève des autres.
Afonso s’était mis à photographier les traces de moisissure dehors, dans des pots de cornichons vides qu’il alignait dans son jardin. Il trouvait les différents coloris que revêtaient les champignons formés au fond des pots très intéressants. Ils allaient du mauve pâle au gris profond, en passant par des glauques translucides assez fantastiques.
Alfonso avait des examens à passer à l’Université. La date approchait à grand pas, et il n’étudiait guère, occupé qu’il était à rédiger son journal et à photographier les traces de moisi.
- Si tu veux, je peux te dénicher une exposition, lui dit son frère. En face de ma fac, il y a une espèce de bistrot, assez branché… dans la salle du fond des artistes exposent, le plus souvent des trucs bizarres, et assez laids.
Un matin les deux frères s’en allèrent en train à Paris. Alfonso avait fait imprimer sur grands formats quelques-unes de ses photos de fonds de pots de cornichons et il les trimballait dans un grand carton à dessins. Le propriétaire du bar fut d’accord pour les exposer d’ici un mois. Alfonso fabriqua des cartons d’invitation. Il mourait d’envie d’en donner un à qui vous savez, mais son frère le lui interdit. Anne-Marie ne serait de toute façon jamais venue.
Le soir du vernissage la quasi-totalité des gens du cours de danse se rendit à Paris, voir l’exposition d’Alfonso. La plupart ouvraient de grands yeux offensés en regardant les photos de moisi. Alfonso et son frère avaient acheté un cubiténaire de vin rouge chez Nicolas. Alfonso s’enivra et se mit à pérorer dans le bar au sujet de l’art contemporain et de son travail « expérimental. »
- Je suis un génie, semblait-il dire, et je me moque bien d’Anne-Marie et des femmes en général.
Deux mois passèrent. Alfonso se remit à étudier. Il se présenta même aux examens, à l’Université, et il les réussit grâce au rattrapage. Il cessa d’aller au cours de danse pendant cinq semaines. Quand il y retourna, il fut poli mais froid avec Anne-Marie, précisément comme si rien n’était arrivé. Très vexée, Anne-Marie se rendit un jour au cours de danse vêtue d’un chemisier transparent, et visiblement elle ne portait pas de soutien-gorge… Ses vieux tétons pointaient, on voyait distinctement ses mamelles pendantes et ridées qui tressautaient tandis qu’elle dansait en adressant des coups d’yeux équivoques et rageurs à Alfonso, qui restait à l’autre bout de la salle, tâchant d’apprendre la valse en écrasant les pieds de l’Alsacienne.




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