lundi 26 novembre 2018

La Veuve Bâton - nouvelle - par Jérémy Gouty

  







Alfonso s’est inscrit au cours de danse folklorique de Bazeuges sous l’influence de son frère. Les deux jeunes hommes vivaient encore chez leur mère, et avaient besoin de divertissements. Par un soir monotone de novembre 2011, ils ont gravi la côte qui mène au centre d’animation du quartier nord de Bazeuges et ont trouvé porte close : la « maison des jeunes et de la culture » était morte et sinistre. Prêts à s’en aller, les deux frères ont néanmoins pris le temps de griller une cigarette en regardant la lune se lever derrière les deux ou trois arbres plantés dans la cour de la « maison de quartier » complètement vide. Peu après une voiture se gara en crissant le long du trottoir d’en face, et un groupe de personnes en sortit qui se dirigea vers Alfonso et son frère.
- Vous venez bien pour le cours de danse ? demanda au frère d’Alfonso une femme de quarante-cinq ans aux cheveux coupés courts. C’était elle qui avait bruyamment garé la voiture, elle également qui assurait les cours de danse. Les personnes qui l’accompagnaient étaient toutes âgées de plus de soixante ans. Parmi elles se trouvait Anne-Marie, qui fut tout d’abord indifférente au jeune Alfonso. Elle avait des cheveux blancs qui ressemblaient à un linceul, et des joues rouges, couperosées, et des pommettes tout aussi rouges. Avec ça un sourire de dents jaunes.
La femme aux cheveux taillés à la garçonne agita un trousseau de clefs ; une minute après la porte s’ouvrait et ses élèves la suivaient.
Alfonso et son frère sont entrés dans la salle aux sols revêtus de linoléum et ont commencé à apprendre les danses folkloriques berrichonnes ainsi que la salsa et le sirtaki. Alfonso avait deux pieds gauches, les bras aussi gourds que des bâtons, il n’avait jamais dansé auparavant. Il avait l’impression d’être redevenu un enfant de trois ans qui peine à coordonner ses mouvements. A la fin du cours il était en sueur et complètement assoiffé. Son frère qui savait danser avait mieux résisté à l’épreuve et ils s’en allèrent contents et un peu étonnés sous la lune de novembre qui ricanait dans le ciel, impassible. Un automobiliste noir faillit les renverser à un carrefour et continua son chemin avec force klaxonnements.
Alfonso était rêveur. Ce soir-là, plus encore que d’habitude. Habitué à vivre dans un monde irréel, il ne connaissait de la femme que ce que lui en avaient dit ses parents, c’est-à-dire pas grand-chose. Lisant beaucoup et composant, à ses heures, des poèmes et des textes en prose, il était surtout passionné par la photographie. Cet art, si toutefois c’en est un, lui permettait de contrôler les choses, ce qui était primordial pour lui. Il adorait prendre en photo les gens et les animaux à leur insu. Il avait le sentiment de les capturer, de s’approprier leur image, de les transformer en une chose plate, virtuelle, irréelle. La réalité l’effarait.
Alfonso et son frère partageaient la même chambre, dans la maison de leur mère, depuis que le frère d’Alfonso était revenu de ce long voyage d’études à Barcelone. Il avait accumulé là-bas les aventures, croyait le naïf Alfonso ; en vérité les souvenirs et les chagrins d’amour. Alfonso et son frère étaient aussi naïfs l’un que l’autre. Leur mère les questionna mollement ce soir-là en servant l’habituel plat de pâtes au pesto qu’elle préparait toujours le jeudi soir. Plat qu’ils arrosèrent d’un peu plus de vin que d’habitude.
Satisfaits de cette première expérience des danses folkloriques, Alfonso voulut retourner au cours de danse. Son frère l’accompagna, bien qu’il trouvât que les gens de plus de soixante ans fussent un peu trop nombreux. « Nous sommes les seules personnes de moins de cinquante ans » disait-il en montant de nouveau la côte qui conduit sur les hauteurs de Bazeuges.
Ce soir-là, Dieu sait pourquoi, le jeune Alfonso s’éprit de la vieille et bizarre Anne-Marie. Elle minauda, sourit, entreprit de lui apprendre à danser la valse ; et l’étrange jeune homme se convainquit lui-même qu’il était victime d’un de ces accès de passion qui vous poussent à vivre une liaison monstrueuse.
Anne-Marie avait l’âge d’être sa mère, voire d’être sa grand-mère. Nul ne savait son âge véritable. Elle était née ici, sur la montagne de Bazeuges, bien avant que les faubourgs sortissent de terre, bien avant la fin de la guerre, en des temps préhistoriques, antisociaux, antédiluviens ; personne ne connaissait vraiment la vie de cette vieille bonne femme si banale en apparence. Possédant un goût du secret obsessionnel, tenant un double langage en permanence, et jouant l’innocence voire la bêtise avec un zèle digne d’éloges, Anne-Marie était quelqu’un d’à la fois banal et opaque aux yeux de toutes ses relations.
On disait qu’elle vivait avec un sculpteur, un vieil homme irascible passant toute sa vie dans son atelier, à donner des coups de burin, entouré de statues de femmes difformes telles qu’en pondent les artistes d’aujourd’hui. La maison d’Anne-Marie et de son compagnon était isolée de tout, et même du vieux bourg de Pierrefonds, de sa mairie, de sa supérette et de son bureau de tabac. Le couple n’achetait jamais rien. Ils vivaient de la générosité de leurs amis et de l’Etat, qui leur versait une retraite alors qu’ils n’avaient jamais travaillé, si ce n’est à emmerder le monde.
Anne-Marie se disait pourtant professeur. Professeur d’anglais et de mathématiques, deux matières qu’Alfonso détestait. Ce qui ne l’empêchait pas d’aimer Anne-Marie, ou plutôt d’aimer son rêve. Depuis longtemps Alfonso rêvait de vivre un amour monstrueux et absurde, il voulait incarner l’aberration. Quoi de mieux que la gérontophilie ? Elle contenait beaucoup de choses, la gérontophilie, que la morale, notre sotte morale dépourvue d’imagination réprouve : le désir à peine voilé de l’inceste (dans le cas d’une liaison hétérosexuelle) et, bien entendu, le refus d’enfanter… Depuis longtemps Alfonso rêvait d’une femme beaucoup plus âgée que lui. Cinquante ans au moins. Ça lui semblait un minimum. Cette fois il avait dépassé le but : Anne-Marie avait cinquante ans de plus que lui ! N’allez pas dire, lecteur, que j’exagère : de toute façon vous ne le saurez jamais, car Anne-Marie refuse de dire son âge, elle ne l’avoue à personne, pas même aux fonctionnaires de l’état civil, dans ces conditions difficile de savoir si j’exagère ou non ; de plus, réfléchissez un peu : Alfonso avait vingt-trois ans, et Anne-Marie pouvait en avoir soixante-treize… Que voulez-vous !
Le soir du nouvel an Anne-Marie invita Alfonso à venir avec elle à une soirée dansante. L’ambiance fut telle, avec le buffet, la lumière tamisée, la sangria, la sueur des gens qui dansaient, qu’Alfonso crut assister, ou même participer à une véritable féérie. C’est, il est vrai, ce soir-là qu’Anne-Marie lui fit subir un envoûtement. Un ange retors avait-il versé un filtre dans le verre de punch que but Alfonso ? Anne-Marie avait-elle des dons pour l’hypnose ou, comme le dit un chanteur un peu niais dans une ritournelle célèbre, les yeux révolver ? Il se peut aussi qu’Alfonso, complexé, puceau, aboulique et faible comme il l’était eût envie d’être la dupe d’Anne-Marie, ou sa victime consentante… il faut bien s’occuper, dans la vie, trouver des buts, inventer des impasses contre lesquelles se fracasser, quand on a envie de se faire mal !
Quand vers une heure du matin, la fête terminée, Anne-Marie voulut s’éclipser sans dire au revoir, après avoir dansé et minaudé toute la soirée avec Alfonso, celui-ci la poursuivit jusque sur le parking. Il parvint à la héler avant qu’elle ne monte dans sa voiture et lui récita du Goethe. Les lampadaires et la lune assistèrent impuissants à cette scène, la première de la longue et pénible pièce de théâtre qu’Alfonso se proposait de jouer à ses proches durant les semaines à venir.
Le lendemain Alfonso se morfondait chez lui à cause de l’absence d’Anne-Marie. Il ne devait la revoir que le soir, lors du cours de danse, qui ne commençait qu’à vingt et une heures trente ! Ce jour-là il neigeait, les routes étaient bloquées, le jeune homme ne parvenait à penser à rien d’autre qu’Anne-Marie ; ses occupations habituelles paraissait plus fades que jamais… Faire de la photo ? A quoi bon ! Une photographie ne vaut pas une soirée dansante. Ecrire, alors ? Mais sur quoi, quand on ne connait pas la vie ? Etudier… Vous voulez rire ? Théoriquement Alfonso était en première année de licence de lettres modernes mais il ne mettait jamais un pied à la fac et n’ouvrait que rarement ses bouquins. Il avait choisi d’étudier l’amour courtois, et l’amour courtois le barbait. Il ne se sentait pas tellement coupable de ne jamais étudier, sa mère lui certifiant qu’il pouvait très bien réussir ses examens de cette manière.
- Ton père a obtenu son diplôme d’ingénieur en jouant au ping-pong. Véridique ! Sa dernière année d’études, il l’a passée à jouer au ping-pong avec Fabrice Pellegrini.
Dans ces conditions, lui Alfonso pouvait fort bien obtenir sa licence en passant ses journées à se morfondre et à rêvasser… Le seul inconvénient de ce programme, c’est qu’il est moins amusant de rêvasser que de jouer au ping-pong ! Les heures étaient interminables, la journée s’écoulait avec une lenteur diabolique… Il semblait au jeune homme qu’elle ne finirait jamais. Elle passa tout de même : Alfonso prit le thé, essaya de lire, parla de politique avec sa mère, sortit se promener dans le parc et dix-neuf heures, puis vingt heures finirent par sonner.  
- Tu ne vas pas aller au cours de danse par un froid pareil ! dit la mère d’Alfonso vers huit heures et demie du soir, alors qu’il enfilait ses chaussures. Alfonso sursauta comme si elle avait lancé une bordée d’obscénités.
- Tu as vu le temps qu’il fait ? insista-t-elle et, irritée par les yeux ronds et offensés d’Alfonso, elle désigna d’une main les baies vitrées du salon. Il y avait dehors, il est vrai, une sorte de tempête de neige. Sur le soir le vent s’était levé, et il neigeait de nouveau, de sorte que de petits flocons valsaient derrière les vitres, par milliers. Alfonso le nota. Il allait arriver là-haut trempé : gravir la colline de Bazeuges lui prenait une bonne demi-heure.
- Je vais essayer de prendre le bus, dit-il, et, emportant écharpe et bonnet, il claqua la porte derrière lui en essayant d’oublier les soupirs de sa mère, qui lui tapaient sur les nerfs.
Il avait bien évidemment raté le bus de huit heures, le suivant ne passait qu’à vingt et une heures, et la perspective de se geler pendant une demi-heure sous l’abribus de verre en face du supermarché le séduisait encore moins que de monter la côte sous la neige… Il décida donc d’aller à pieds comme d’habitude au cours de danse. Il franchit les rues habituelles d’un bon pas, son bonnet enfoncé sur les oreilles – ce bonnet qui lui faisait une tête ronde d’abruti, ce bonnet qu’il exécrait. Les petits flocons blancs lui rentraient dans la bouche et dans les yeux. Tous les magasins étaient fermés. Pas un chien dans les rues.
Il arriva là-haut trempé, à l’intérieur et à l’extérieur si je puis dire ; son manteau était couvert de neige fondue et il avait transpiré, en marchant si vite dans des vêtements si chauds. En apercevant la silhouette familière du centre d’animation et les immeubles hideux qui l’entouraient, il avait même craint d’arriver en avance et de trouver la porte fermée, et de devoir attendre comme un con sous la neige, ce qui eût été suprêmement déprimant et humiliant. Grâce à Dieu la porte était ouverte, et des éclats de voix séniles en sortaient. Le cours n’avait pas commencé, mais les élèves étaient déjà là et discutaient en attendant.
Alfonso fit son entrée après avoir ôté son bonnet et tâché de s’ébouriffer les cheveux d’une main hâtive ; il ne doutait pas qu’ils fussent plats et grotesques, idéalement il aurait dû aller se recoiffer devant la glace dans les WC à gauche de l’entrée, mais il était pressé de rentrer dans la salle et de voir Anne-Marie. Il entra et ne vit pas Anne-Marie. Seuls Michel, Pauline et Jeanne étaient là, ainsi que Dominique, la quadragénaire qui leur apprenait à danser. En lunettes et les cheveux tondus elle salua le jeune homme d’un bonjour retentissant.
Alfonso l’apprit vite : Anne-Marie n’avait pas pu venir à cause de la neige. Les routes étaient impossibles… Alfonso se prit à maudire la neige, qui lui donnait tant de joie quand il était enfant. Michel et Pauline dansèrent la mazurka ; Dominique essayait de l’apprendre à Alfonso, qui pestait dans les bras de Jeanne ; cette dernière le trouvait à son goût et, à la fin de la danse, il s’en fallut de peu qu’elle ne l’embrassât sur la bouche. Alfonso la repoussa poliment, mais avec dégoût… Bien entendu il aimait Anne-Marie, laquelle était largement aussi vieille que Jeanne ; mais il l’aimait d’un amour « pur », platonique… Et puis d’ailleurs, justement : il aimait Anne-Marie, et ne voulait pas lui être infidèle. Tout le monde rit à la fin du cours parce que Jeanne s’était pris un râteau.
Alfonso rentra chez lui à pieds, dédaignant la proposition que lui faisait Jeanne de le raccompagner en voiture. Les jours suivants se passèrent dans la hantise de la neige. Ces choses blanches et froides qui tombaient du ciel éloignaient de lui sa bien-aimée… recouvrant d’un exaspérant tapis glacé les allées du parc, les statues et le lac gelé, sans oublier la pelouse du jardin. Le lendemain du jour de la tempête de neige, Alfonso avait appelé Anne-Marie. Au téléphone elle avait toujours une voix cacochyme qui surprenait le jeune homme, désagréablement. Elle lui rappelait avec brutalité que l’objet de son « amour » était une vieille femme. Il tâchait d’oublier cette voix une fois qu’il avait raccroché, et il était pressé de la voir, pressé de subir de nouveau le charme hypnotique de ses yeux verts.
Au téléphone, Anne-Marie lui avait proposé de venir la rejoindre le samedi suivant pour participer à un stage de chant. Alfonso n’avait aucune envie de chanter, il se moquait du chant et de ceux qui participent à des stages de chant, mais il accepta immédiatement la proposition d’Anne-Marie. C’était le seul moyen de la voir ce samedi.
Alfonso annonça timidement à sa mère qu’il allait suivre un stage de chant, et celle-ci ouvrit de grands yeux, et hurla d’étonnement. Un stage de chant ! Qu’est-ce que c’était encore que cette nouveauté ! Le chant, la danse… Elle ne reconnaissait plus son fils. Alfonso agacé haussa les épaules et s’enferma dans sa chambre, bien décidé à se rendre au stage de chant. Il avait quand même vingt-trois ans ! Et il en avait assez que sa mère lui dicte ce qu’il avait à faire.
Le frère d’Alfonso avait compris ce qui s’agitait dans la cervelle d’Alfonso. Une passion… Une passion monstrueuse et un peu grotesque, mais un peu affectée aussi, ce qui atténuait son côté pervers. Oh, le frère d’Alfonso comprenait très bien tout cela. Parfois il regrettait de l’avoir entraîné au cours de danse. Alfonso, si réticent à essayer la danse, se rendait maintenant au cours deux fois par semaine, le mardi et le jeudi ; à partir du jeudi soir il se mettait à déprimer, partagé entre l’envie de voir la semaine passer le plus vite possible afin de retrouver Anne-Marie et l’angoisse de voir le temps s’écouler et raccourcir la vie d’Anne-Marie.
Le samedi arrivé, Alfonso tout fébrile s’en alla retrouver Anne-Marie sur la place de l’église. Elle lui avait donné rendez-vous pour l’accompagner en voiture. Dans la voiture, Alfonso se retrouva nez à nez avec une petite grosse qu’Anne-Marie covoiturait aussi. Le stage de chant avait lieu au conservatoire de Viroflay. A peine arrivé, Alfonso fut séparé d’Anne-Marie. En effet, Anne-Marie partit s’entraîner avec les sopranos et Alfonso fut convié à rejoindre les barytons… Venu ici uniquement pour être avec Anne-Marie, Alfonso se retrouva enfermé dans une pièce à faire des vocalises en compagnie d’une dizaine de quidams. A la fin du cours, il put rejoindre Anne-Marie qui lui fit promettre de suivre le stage jusqu’au bout. Une de ses copines sopranos tendit alors un formulaire d’inscription à Alfonso et l’invita à faire un chèque de cent cinquante euros, à moins qu’il ne préférât payer en espèces. Un peu irrité, Alfonso promit de revenir le lendemain avec l’argent.
Anne-Marie le raccompagna en voiture. En vérité elle ne le ramena pas chez lui mais le largua, comme d’habitude, place de l’église. Elle le salua froidement quand il descendit de la voiture ; il crut déceler dans le sourire jaune et fripé de la vieille femme un soupçon d’ironie. Se retrouvant dans la nuit froide devant la vieille église banale, élancée, au parvis désertique Alfonso devint perplexe. Anne-Marie se moquait de lui, c’était presque évident. Que cherchait-elle exactement, que voulait-elle de lui ? Tantôt coquette et maniérée, tantôt froide et ricanante, Anne-Marie s’amusait à changer de visage…
Alfonso ne dormit pas de la nuit. Les yeux grands ouverts dans son lit à une place il écoutait la respiration monotone de son frère et ne cessait de penser au stage de chant et aux cent cinquante euros gaspillés. Il s’était fait avoir. Il ne verrait pas Anne-Marie de toute la semaine. Elle allait rester à s’égosiller avec les sopranos. L’après-midi, observant Anne-Marie entourée de ses amies chanteuses, Alfonso n’avait pu s’empêcher de se dire : comme elle est vieille ! Anne-Marie faisait vieille, avec ses cheveux blancs… Elle faisait vieille, au milieu d’une bande de quinquagénaires !
Le lendemain en ouvrant les volets, Alfonso constata que le jardin était tout gelé. On annonçait de fortes chutes de neige, qui devaient durer toute la journée. En effet il neigea. Les routes devinrent impraticables ; en moins de deux heures elles se couvrirent d’une couche d’au moins soixante centimètres de neige. Le ciel était tout blanc ; de rares oiseaux passaient ; de la fenêtre de la cuisine Alfonso regardait les arbres du parc, en face de chez lui, qui se découpaient sur le ciel blafard - on aurait cru un tableau de Bruegel. Peu après le petit-déjeuner, Alfonso reçut un coup de fil d’Anne-Marie, qui lui annonça que le stage était annulé. Trop de participants étaient bloqués chez eux.
Le jeune homme ne savait s’il devait se désoler ou se réjouir… Finalement il ne put réprimer le sentiment de soulagement qui l’envahissait. Ce stage imbécile et coûteux… il n’en était plus question ! Il regarda la neige devant chez lui avec satisfaction.
L’après-midi venu, il devint toutefois mélancolique. Il s’ennuyait tant qu’il eut l’idée de se rendre à l’Université.  
- Tu n’y penses pas, lui dit sa mère. Avec toute cette neige ! 
- Maman, répondit Alfonso avec irritation, je prends le train pour aller à la fac. La neige n’empêche pas les trains de rouler… Elle empêche simplement les cons d’utiliser leurs voitures.
Il levait les yeux au ciel.
- Je trouve quand même bizarre que tu choisisses justement le jour où il neige pour aller à la fac, insistait la mère. Tu n’y vas jamais ! Et tu voudrais y aller aujourd’hui, qu’il fait un froid de canard.
Alfonso, qui une minute auparavant ne pensait pas sérieusement à se rendre à l’Université, se leva brusquement de sa chaise, jeta deux calepins et un polycopié dans son sac à dos qui traînait par terre et entreprit de mettre ses chaussures. L’insistance que mettait sa mère à l’en dissuader l’avait décidé : oui, il irait à l’Université ! Les cours magistraux le barbaient, il détestait les séances de travaux dirigés, il avait vaguement décidé de ne pas se présenter aux examens, mais il avait une envie folle d’aller quelque part, n’importe où, loin du caquetage de sa mère et de cette maison monotone, ennuyeuse, dans laquelle il ne parvenait pas à s’occuper l’esprit.
Le froid vif de la rue le gifla et il monta la côte qui menait à la gare avec le sentiment qu’éprouve un chien dont le maître vient de détacher la laisse. Ce « froid de canard » le calmait, l’assommait comme une douche glacée et c’était vraiment délicieux, apaisant, abrutissant. Les contours de la gare routière se dessinèrent enfin, irréprochablement hideux.
Alfonso s’assit dans le train avec une réelle satisfaction. N’ayant pas le courage de lire, il regarda défiler les champs et les gares par la fenêtre. Il se souvint qu’aujourd’hui, justement, la prof de linguistique avait prévu de donner un devoir sur table. Il se repentit d’avoir eu l’idée d’aller à la fac. Depuis des mois, il n’étudiait plus la linguistique. « Quel que soit le sujet du devoir, je n’aurai rien à en dire » pensa-t-il en rougissant de colère et de honte. Il envisagea de rebrousser chemin, de descendre à la première gare où il serait possible de reprendre un train pour Bazeuges. Mais c’était trop ridicule. Que dirait-il à sa mère ? « Arrivé à Paris, je ne suis pas obligé d’aller à l’Université », se dit-il.  Mais que faire ? Aller dans un musée pour tuer le temps ? Cette idée lui donnait plutôt envie de se tuer, lui - visiter seul un musée déprimait Alfonso plus que tout au monde. Aller au cinéma ? Le cinéma était trop cher et ils ne jouaient que des navets. Alfonso détestait aller au cinéma.
Il se rendit donc finalement à l’Université. Assis dans la salle où avait lieu le cours de linguistique, juste en face de la prof, une brune à cheveux bouclés native d’Aix-en-Provence, il passa tout le temps que dura l’examen à faire de petit dessins dans son carnet, après avoir pondu quatre ou cinq formules hasardeuses sur la copie.  Il rougissait et se sentait coupable vis-à-vis de la prof, quelle déveine d’être assis juste en face d’elle ! « Il n’y avait plus d’autre place quand je suis arrivé… Si je n’étais pas arrivé en retard comme un idiot, j’aurais eu plus de chance… » pestait-il, très en colère contre lui-même.
Au bout d’une heure il se leva et rendit, penaud, sa copie avant de s’en aller précipitamment de la salle en se promettant de ne plus jamais revenir au cours de linguistique. Il voulait sortir le plus vite possible de l’Université, et il courait presque, tout en ne cessant de penser à sa mère, à la prof de linguistique, à la vieille Anne-Marie… tant et si bien qu’il se perdit dans les couloirs. Il ne trouvait plus la sortie, n’avait pas pris le bon escalier… « Cette maudite Université est un labyrinthe ! » Il mit un bon quart d’heure à retrouver son chemin ; transpirant et contrarié, Alfonso quitta l’Université avec un soupir de soulagement et d’angoisse. Il avala une bière glacée dans le bar juste en face de l’Université, pour apaiser ses nerfs. Ce bistrot était rempli de têtes connues et de visages estudiantins, mais ça ne gênait pas Alfonso et son désir de solitude ; depuis le début de l’année il n’avait lié connaissance avec personne, il ne se sentait pas tenu d’échanger un bonjour avec des gens qu’il ne connaissait que de vue. Deux adolescentes cancanaient, assises à une table pas loin du comptoir ; Alfonso se souvint que le bavardage de ces deux filles l’avait agacé, un jour qu’il essayait de suivre un cours d’informatique dans un amphithéâtre. Puis il recommença de penser à Anne-Marie. Elle se moquait de lui et il ne savait pas quand il allait la revoir.
Alfonso paya, sortit en courant, immédiatement après avoir fini sa bière. Il rentra chez lui, dîna, échangeant deux phrases avec sa mère ; la nuit venue, il souffrit encore d’insomnie. Cette fois il ne se coucha pas : il passa tout son temps à lire les Souffrances du jeune Werther assis dans un fauteuil en osier au milieu du salon. Alfonso en était sûr : il vivait avec son Anne-Marie une grande histoire d’amour impossible. Le lendemain il écrivit des phrases pompeusement passionnées dans son journal intime ; il parlait de « Fièvre », de « Blessure cachée », de « Joie et Tourment de ma vie »…
Son frère le trouvait de plus en plus grotesque.
- C’est original, lui disait-il, de vivre une passion basée uniquement sur l’imagination. Tu aurais aussi bien pu tomber amoureux d’une vache, d’une poêle à frire ou, mieux encore, d’un courant d’air. 
- Aimer, c’est le grand mot ! Qu’importe la maîtresse, répondait Alfonso.
Lisant et relisant les descriptions passionnées de Charlotte faites par le « jeune Werther » Alfonso était parfois embêté que l’objet de son Culte à lui soit une vieille femme complètement décrépite. Vivre un chagrin d’amour avec une morte vivante, s’énamourer d’un zombie… Ces moments de lucidité, vifs et fugaces comme la foudre, le traversaient pendant quelques secondes et il fermait les yeux pour continuer à vivre son rêve. Troublé par ces pensées il se rendait au cours de danse au pas de course.
Ce soir-là une surprise l’attendait. Anne-Marie lui proposa de l’accompagner à la soirée anniversaire de la chorale de Viroflay. La chorale était dirigée par une amie d’Anne-Marie, celle qui devait animer le stage de chant annulé à cause des « intempéries. » Alfonso accepta en frémissant. Le jour venu il raconta des mensonges à sa mère et partit acheter deux bouteilles de vin très chères au supermarché du coin – Anne-Marie lui avait recommandé de « ne pas arriver les mains vides. »
Arrivé dans la salle où la petite fête avait lieu, très loin du centre-ville où il habitait, Alfonso ne put s’empêcher de se demander ce qu’il foutait ici, avec tous ces ringards. Il y avait là cent ou deux cents personnes ; Alfonso ne connaissait pas une seule d’entre elles, à l’exception peut-être d’un ou deux quidams  qu’il avait aperçus le jour du stage de chant. Anne-Marie, qui avait promis de l’accompagner, l’avait finalement laissé venir seul, et à pieds. Il arriva plus tôt qu’elle, et se trouva très embarrassé d’être ici, parmi des inconnus avec lesquels il ne se sentait aucune affinité. Il remit ses deux bouteilles, du Saint-Emilion, à une sexagénaire apparemment chargée de l’intendance, qui le remercia gauchement avant d’aller cacher les bouteilles sous le bar. « Je parie que je n’aurai même pas l’occasion d’en boire »  se dit mesquinement Alfonso, et sur ces entrefaites Anne-Marie arriva. Elle gratifia le jeune homme de son sourire le plus éclatant, celui de la vanité satisfaite.
- Te voila enfin, dit Alfonso. Tu m’as beaucoup manqué.
- On s’est manqués, surtout, rit Anne-Marie. On s’est mal compris au téléphone. Je ne pouvais pas passer te prendre en voiture, j’avais des choses à récupérer chez moi.
- Je trouve qu’on se comprend bien, d’habitude.
- Je ne l’ai pas remarqué… Une des personnes que je comprends le mieux, c’est mon fils ! Je n’ai même pas besoin de lui dire les choses. Lui et moi communiquons par la télépathie. C’est incroyable ! Deux âmes jumelles… Je dois l’avoir connu dans une autre vie.
- Peut-être que tu le comprends bien parce qu’il est ton fils, tout simplement. Tu l’as élevé, et vous êtes du même sang…
- Oh, je ne pense pas ! Il y a des tas de de gens qui sont du même sang et qui ne se comprennent pas ! Combien de garçons disent à leur mère : « tu ne me comprends pas » ? Je crois à la réincarnation. Mais bien sûr, tu n’es pas obligé d’y croire.
- Je n’ai pas de préjugés à ce sujet, ni de croyances bien précises… Je suis ouvert…  
- Tu m’excuses un moment ? J’ai reconnu des amies, et je veux aller leur dire bonjour.
- Je vais t’accompagner ! Tu me les présenteras… Tu comprends, je n’ai pas envie de rester seul, je ne connais personne ici, ça m’intimide un peu…
- Viens avec moi si tu veux, dit Anne-Marie en haussant les épaules.
Alfonso partit rejoindre les deux bonnes femmes avec Anne-Marie, qui le présenta très succinctement : « c’est un nouveau » leur dit-elle sans ajouter aucun autre mot, pas même son prénom.
On mit de la musique ; on grignota des amuse-gueule ; on but ; les gens s’amusèrent… Pendant toute la soirée, Anne-Marie fut distante et hautaine avec Alfonso, qui la suivait comme un chien et la draguait ouvertement. Il ne cessait de lui dire : « Tu es belle », « Je n’ai de yeux que pour toi » et d’autres fadaises du même genre. Les copines d’Anne-Marie étaient épatées ; certaines d’entre elles, envieuses… « Tu as de la chance » lui dit une grosse femme à cheveux courts d’environ cinquante ans qui se trémoussait. 
On passa à table – la moyenne d’âge était de cinquante ans, un dîner copieux et bourgeois était donc prévu. Alfonso s’arrangea évidemment pour être assis près d’Anne-Marie, qui le fuyait ouvertement, en ne se séparant pas de son sourire satisfait. Assis à côté d’elle, Alfonso jetait des regards timides et perplexes sur le profil d’Anne-Marie, sur son fameux profil avec ses cheveux blancs, son nez plat et ses pommettes rouges. Cette femme se comportait avec lui exactement comme une fille de vingt-cinq ans aurait pu le faire – comme une pétasse de vingt-cinq ans aurait pu le faire. C’était fascinant. 
- Anne-Marie, dit-il assez bas, en approchant sa bouche de la masse de cheveux blancs filasse de sa voisine. Il faudra que je te parle, tout à l’heure…
- Pour me dire quoi ?
- Je te le dirai tout à l’heure… répondit-il en piquant un fard.
- Il va me faire une déclaration, s’écria-t-elle en se tournant vers les trois ou quatre bonnes femmes assises à sa gauche.
- Depuis tout à l’heure il me drague, insista-t-elle, rayonnante.
- Je ne plaisante pas, tu sais, dit Alfonso tout rouge, mécontent du ton que prenait Anne-Marie – elle badinait, affectait de croire que ses propos galants étaient des plaisanteries, pour mieux se débarrasser de lui.
- A chaque fois que je te fais un compliment, je suis sincère, dit-il encore.  
- Je n’en doute pas, dit Anne-Marie.
- Tu n’aimes pas les jeunes filles ? demanda une femme assise au bout de la table, en regardant Alfonso d’un air amusé. Elle avait des bigoudis dans les cheveux et de grandes lunettes de myope.
- Je me moque de la différence d’âge, répondit-il. Tout cela, c’est bourgeois. Ce sont des préjugés.
Anne-Marie éclatait de rire.
- D’ailleurs, dit le jeune homme piqué, tu ne sais pas ce que j’ai à te dire. Et ça ne regarde que nous. Donc je ne vais pas te le dire. Je vais te l’écrire.
Alfonso sortit de sa poche un calepin et commença de rédiger une espèce de lettre, assez incohérente. En face de lui une jeune femme de vingt ans était assise, elle avait l’air un peu naïf et accompagnait un homme de quarante ou cinquante ans, un petit homme chauve et grassouillet qui parlait en souriant et plaisantait beaucoup.
- Tu écris un poème ? demanda la myope aux bigoudis.
Alfonso répondit :
- Je ne suis qu’un modeste prosateur, ce qui mit Anne-Marie au comble de l’hilarité, sans qu’il sût pourquoi. Elle en suffoquait presque.
- Vous êtes écrivain ? demanda la jeune femme en face d’Alfonso.
- Moi ? Non ! Pas du tout. Je suis photographe ! Mais il m’arrive d’écrire. Je me mets à écrire quand je sens que j’ai envie de me jeter par la fenêtre. Pas vous ? C’est une bonne idée, non ?  
- Oui, répondit-elle impressionnée.
Et Alfonso baissa de nouveau le nez sur son papier. Autour de lui les gens mangeaient, riaient, discutaient.
- Ça y est, tu as fini ta dissertation ? demanda la myope agacée de voir Alfonso écrire et ignorer tout le monde, alors que tout le monde mangeait, et rigolait, et surtout qu’elle mangeait et rigolait près de lui, elle, l’inoubliable myope aux bigoudis.
- Pas tout à fait, répondit Alfonso, qui peinait sur une formule concernant la société et ses préjugés grotesques, dont il se moquait bien et qui n’avaient rien à voir avec l’amour, etc.
- Tu écris un poème pour Anne-Marie ? insista la jeune compagne du gros chauve, de plus en plus intéressée.
- Non, pensez-vous, je n’en suis pas capable ! C’est de la prose.
D’un air perplexe, elle se tourna vers son ami le chauve, et Alfonso qui s’était remis à écrire l’entendit lui demander :
- C’est quoi, de la prose ?
Et l’autre lui répondre :
- La prose, comment t’expliquer… C’est quand tu parles normalement. De la prose, on en fait tout le temps, en permanence…
- Nous sommes des êtres prosaïques, songeait Alfonso, en raturant une ou deux phrases.
Peu après il se lança dans une joute verbale qui l’opposa au gros homme chauve – à l’amant de sa jeune admiratrice… Il avait fini d’écrire sa missive, ou du moins rebouché son stylo et décidé de faire une pause pour avaler quelque chose.
- Je suis allé à Cahors, disait le chauve. C’est une région magnifique ! La vieille ville, les remparts…
- Ils produisent aussi un vin détestable, là-bas, dit Alfonso.
- Un vin délicieux, rectifia le chauve.
- Un vin qui suffit, peut-être, à de rudes et grossiers personnages comme vous, dit Alfonso, surpris lui-même d’être aussi impoli, mais qui ne convient pas à des palais délicats, habitués à plus de raffinement…
Anne-Marie riait encore, elle s’esclaffait le visage caché dans ses mains ridées ; elle riait, n’en pouvait plus. Ces rires encourageaient Alfonso - elle le trouvait spirituel, peut-être ?  Mais tout bien considéré il n’en était pas sûr. Riait-elle de lui ou des autres ?
On se leva de table et on passa de nouveau de la musique – on mit du disco. La salle fut plongée dans l’obscurité. Alfonso recommença à talonner Anne-Marie comme un caniche. Il la suivit jusqu’à l’endroit où se trouvaient les portemanteaux, près des portes de la salle ; Anne-Marie avait quelque chose à récupérer dans son sac à mains.
- Je ne sais pas, lui dit-il, si je dois te donner maintenant mon papier ou tout à l’heure… J’ai écrit ce qui me passait par la tête.
- Tu n’es pas obligé de me le donner, lui dit-elle d’un air apitoyé. Tu l’as écrit pour toi, c’est intime. Ça ne me regarde pas.
Ces arguments déconcertaient Alfonso. « C’est une manière de se défiler, pensa-t-il. De refuser que je lui fasse une déclaration qui l’embarrasserait. » C’était mauvais signe, et il se rembrunit.
- Oh, je n’ai pas peur que tu le lises, dit-il. J’ai envie de pouvoir te dire n’importe quoi, même si c’est une bêtise, ou quelque chose qui paraît absurde…
- Je ne suis pas ta psy, répliqua sèchement Anne-Marie avant de s’en aller à l’autre bout de la salle, abandonnant Alfonso qui cette fois ne la suivit pas. Il commençait à être en colère. Anne-Marie avait rejoint les gens qui dansaient. A présent on passait du rock.
«  Ce maudit papier, je ne le lui donnerai pas », décida-t-il.  
Alfonso regardait Anne-Marie qui dansait avec une autre femme, une vieille un peu moins vieille qu’elle. « Tu danses bien, Anne-Marie » soufflait celle-ci, admirative. Alfonso s’approcha du groupe de danseurs et plus précisément d’Anne-Marie et de sa cavalière, qui s’agitaient sous des lumières clignotantes, censées imiter l’ambiance des boîtes de nuit. Une minute auparavant il s’était dit : « Je devrais m’en aller, maintenant, sans dire au revoir. » Mais il refusait d’admettre l’évidence de la soirée gâchée ; il refusait d’admettre qu’Anne-Marie venait de l’envoyer promener. L’idée de rentrer chez lui maintenant, seul et dépité, lui était trop pénible, intolérable. Il s’approcha donc des danseurs  avec son amour-propre dans sa poche et avec, dans ses yeux, l’expression implorante et humiliée des chiens battus.
Anne-Marie tournait, virevoltait, faisait pirouetter sa partenaire avec une énergie surprenante. Ridée, primesautière, décatie, infatigable, elle était un paradoxe ambulant - la négation de tout bon sens. Alfonso se tenait, raide comme un bâton, au milieu des danseurs. Il s’approcha des deux femmes et, d’un ton humble et coupable, il dit à Anne-Marie :
 - Pourquoi tu ne veux pas danser avec moi ?
- Parce que tu ne sais pas danser le rock, répondit-elle.
Et elle continua de s’agiter sur la piste de danse. Ses cheveux blancs volaient et elle était radieuse. Fière d’infliger au jeune homme une nouvelle humiliation. Alfonso savait très bien qu’il était vaincu. Et il commençait à détester sérieusement Anne-Marie. Mais il ne partit pas.
Vers une heure du matin, la fête s’arrêta. Dix minutes avant elle battait son plein et les gens ne cessaient de rire, de danser avec une gaieté ostentatoire ; mais  à une heure du matin, la musique s’arrêta et, ponctuels comme des fonctionnaires, les « fêtards » se dirigeaient vers la sortie ; on n’avait pas la permission d’utiliser la salle plus longtemps, le maire avait dit : pas plus d’une heure du matin… On rallumait les lumières ; on donnait un coup de balai ; des gens déplaçaient des chaises… Anne-Marie se contenta de récupérer des choses qu’elle avait apportées, un carton rempli de machins qui n’avaient pas été utilisées, partitions, boîtes de conserve, instruments de musique : bandonéons, harmonicas, et un peu de vaisselle. Alfonso s’empressa de lui prendre le carton des mains.
- C’est hors de question que je te laisse porter ça, dit-il. Je vais l’apporter jusqu’à ta voiture.
- C’est gentil, dit-elle, mais j’aurais pu le faire, ce n’est pas si lourd.
- C’est à moi de le faire. Je l’aurais fait pour n’importe quelle femme.
- Tu es galant. Des hommes comme toi, on n’en fait plus...  
Alfonso déposa le précieux carton dans le coffre de la Peugeot d’Anne-Marie, et il se tourna vers elle, résolument. Il lui dit :
- Je crois que je suis amoureux de toi.
Anne-Marie prit un air sévère et gêné.
- Alfonso, je ne sais pas quoi te dire… soupira-t-elle. Mon fils a trois ans de moins que toi ! Ce que tu me dis, je ne vois pas ce que je peux en faire… Des sentiments pareils… avec notre différence d’âge ! Où ça peut-il mener ? Et il faudrait que je les partage ! Et sache-le bien, ce n’est pas le cas.
- Je ne te demande rien, dit Alfonso. Je voulais juste que tu saches…
- Eh bien, vraiment, je ne sais pas quoi te dire.
- Il n’y a rien à dire, je voulais que tu sois au courant, c’est tout…
- Je dois rentrer, maintenant, il est tard, dit-elle en ouvrant la portière de sa voiture. Je te dis bonne nuit, Alfonso.
Elle sauta dans sa voiture, et démarra immédiatement. Alfonso la regarda s’éloigner ; le pot d’échappement vomit un panache de fumée. Alfonso ne pensait plus à rien. Son cœur battait très fort. Il avait osé ! Il avait le sentiment d’avoir commis une transgression. D’une certaine manière, il était soulagé. Mais que faire maintenant ? 
(A SUIVRE...)

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Adieu collines - poème d'Estelle Sciortino

Dans de grands champs de visions, je chassais l'élan Sûre qu'un jour, mon nom se pendrait à l'horizon Je me disais...